26/03/2023
Rimbaud expliqué
Une saison en enfer

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RIMBAUD : Une saison en enfer


Couverture du livre de poche "Une saison en Enfer" et "Illuminations" avec des notes, introduction de Pierre Brunel


Poème en prose : Prologue du recueil "Une saison en enfer"

"Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. 
Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. − Et je l'ai trouvée amère. − Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié!
Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.
J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.
Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.
Or, tout dernièrement m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.
La charité est cette clef. − Cette inspiration prouve que j'ai rêvé !
"Tu resteras hyène, etc...," se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux."
Ah ! j'en ai trop pris : − Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné

Composition du recueil "Une saison en enfer", 9 poèmes en prose dont certains avec plusieurs chapitre.

Prologue
Mauvais sang
Nuit de l'enfer
Délires I Vierge folle, l'époux infernal
Délires II Alchimie du verbe
L'impossible
L'Eclair
Matin
Adieu.

Comme Rimbaud lui-même l'écrit à la toute fin de son manuscrit, "Une Saison en enfer" a été rédigé dans la quasi-solitude de la ferme de Roche, entre les mois d'avril et août 1873, c'est-à-dire après deux épisodes particulièrement douloureux dans la vie du poète : l'exil londonien (4 septembre 1872-3 juillet 1873) et, surtout, la fameuse dispute où Verlaine blessa Rimbaud d'un coup de feu le 10 juillet 1873. Rimbaud n'a que 19 ans lorsqu'il écrit ce recueil, témoignage de son errance Londonienne avec Verlaine. Le recueil s'ouvre sur une remémoration idyllique de sa jeunesse "Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient" en contraste avec sa sale éducation d'enfance. La suite de cette anthologie personnelle tourne vite à l'autodérision et à la repentance. Après un "Prélude" où le poète annonce qu'il a failli devenir fou, qu'il a failli mourir aussi, Rimbaud retrace l'itinéraire qui l'a presque mené à sa perte. D'abord, dans "Mauvais sang", il entonne le refrain de son infériorité génétique et généalogique ("Je suis de race inférieure"), il remonte jusqu'à ses ancêtres gaulois, antiques, brutaux et vicieux, pour expliquer qu'il est issu d'une race esclave ("Je suis de race inférieure de toute éternité) et que, né d'ancêtres qui ont couru les Sabbats et traversé l'Europe pour rejoindre les Croisades, l'ordre social lui a toujours été étranger. Dans "Mauvais sang", le damné est représenté tour à tour en voyageur maudit, en forçat sur lequel se referme le bagne, en nègre soumis à la brutalité du colon, en recrue appelée à devenir chair à canon. Dans "Nuit de l'enfer", d'abord intitulé "Fausse conversion", Rimbaud regrette ne pas avoir assumé la part païenne de son héritage et d'avoir au contraire succombé au mysticisme chrétien (le "nègre" et le "païen" sont des symboles de survie et de résistance aux méfaits corrupteurs de l'ordre social, moral et culturel. D'autres errements, l'homosexualité, (Vierge folle, l'Epoux infernal), sont contés dans "Délires I". Une des figures rimbaldienne de la damnation est évidemment l'homosexualité, vécue comme une anormalité morale et comme une singularité. Dans Délires I, c'est Verlaine (La vierge folle) qui fait le récit de sa vie commune avec Rimbaud (l'époux infernal) durant leur errance Londonienne. Le poète s'habitue à l'hallucination simple dans Délires II (Alchimie du verbe). Il trouve sacré le désordre de son esprit (j'aimais les peintures idiotes, j'inventais la couleur des voyelles). Il reconnait la multitude de ses folies (Je me vantais de posséder tous les paysages possibles, je croyais à tous les enchantements, j'écrivais des silences, je fixais des vertiges). Cette section de "Une Saison en enfer" semble retracer l'expérience de la voyance. Les quatre chapitres qui suivent présentent le retour progressif à la raison (m'étant retrouvé deux sous de raison), cheminement entrecoupé de quelques mirages et de quelques désespoirs (Par l'esprit on va à Dieu ! Déchirante infortune). Dans "'L'Impossible", Rimbaud évoque la sottise de son enfance (fier de n'avoir ni pays, ni ami, quelle sottise c'était). Il évoque l'Orient, la sagesse première et éternelle (Vous êtes en Occident mais libre d'habiter dans votre Orient) et la science (Ah ! la science ne va pas assez vite pour nous !). Dans "L'Éclair", tout rêve, tout mysticisme apparaissent vains, alors qu'avec "Matin" l'expression de l'espoir prend le dessus. Enfin, Rimbaud explique avec "L'Adieu" qu'il ne lui reste plus qu'à s'astreindre au travail, lui qui s'est dit mage ou ange, dispensé de toute morale. Il est rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Une saison en enfer ne se referme pas comme l'enfer, elle ouvre sur une aurore (Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes) et sur la possible possession d'une vérité (Il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps). Son adieu n'est pas seulement un adieu aux damnés (Tous les souvenirs immondes s'effacent), mais un adieu à la vieillerie politique (La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe), celle des chansons à refrain, des romances pour une poésie absolument moderne.
Rimbaud a assumé financièrement lui-même la publication de son recueil "Une Saison en enfer", probablement en septembre 1873. L'œuvre a été imprimée à Bruxelles à 500 exemplaires. Ce n'est qu'en 1901 qu'un bibliophile belge, Léon Losseau, a découvert les brochures qui n'avaient jamais été mises en vente. Cependant, il faudra attendre 1914 pour que "Une saison en enfer" soit diffusé.

Verlaine salua l'oeuvre comme une espèce de prodigieuse autobiographie psychologique, écrite dans cette prose de diamant qui est sa propriété exclusive. Ernest Delahaye nuança le propos en signalant que l'oeuvre contenait un peu de confidence, des lambeaux de confessions.

Vocabulaire

Enfer

Dans les religions monothéistes, lieu de supplice des damnés (Le paradis, l'enfer et le purgatoire). Pourtant, aujourd'hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien l'enfer ; l'ancien, celui dont le fils de l'homme ouvrit les portes (Matin)

Damné
Condamné aux expiations de l'enfer
.
Ciel ! Sommes-nous assez de damnés ici-bas ! Moi, j'ai tant de temps déjà dans leur troupe (L'impossible)


Lucifer
Nom sous lequel le démon est souvent présenté par l'église. On parle de la dimension luciférienne de Rimbaud, ange déchu et révolutionnaire.


Démon
Dans la mythologie, Génie bon ou mauvais. Chez les chrétiens, ange déchu, synonyme, diable, Satan. Rimbaud est un démon dans son impatience à supporter un corps social, politique, religieux, qu'il n'a de cesse de défier, de provoquer. C'est un démon, vous savez, ce n'est pas un homme (Verlaine en parlant de Rimbaud dans Délires I)

Satan
(En hébreu, l'ennemi), chef des anges rebelles devenu l'esprit du mal dans la Bible et le Nouveau Testament.
Satan, farceur, tu veux me dissoudre avec tes charmes (Nuit de l'enfer).


Esclave
Personne sous la dépendance absolue d'un maître. Je suis esclave de l'époux infernal (Délires I)
.

Repentance
Exprimer du regret pour le mal qu'on a fait, sentiment de celui qui se repent d'une faute.



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