09/09/2013   Retour à la page d'ouverture
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RIMBAUD : Aube (Illuminations 1873)


La ville de Lyon à l'aube
Aube
L'aube est la première lueur du soleil au dessus de l'horizon


J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte.
Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais
et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins:
à la cime argentée, je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle
fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée
avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
Au réveil il était midi.

 


 

 

 

Plan
Introduction
Une fête de la nature en éveil
Une métaphore amoureuse
Un échec sentimental cuisant

"Aube" fait partie, avec "Ornières", "Fleurs" et "Mystique", de cet ensemble de proses des Illuminations que l'on pourrait appeler "féeries". Le poète y décrit ces instants de rare et fragile bonheur où sa présence s'inscrit heureusement et comme magiquement, par le regard, dans l'espace accueillant, docile et gracieux, de la Nature. On sera particulièrement sensible à la configuration de cet espace naturel, à sa symbolique où se dévoile le désir du poète, à son "éphémérité" enfin, puisqu'il se révèle au final comme le lieu précaire d'une possession manquée.
Une fête de la nature en éveil
"Aube" est, le récit d'un songe poétique conduit en dehors de l'espace et du temps réel et qui se dissipe lorsque l'on reprends conscience de ce temps. Rimbaud aimait cette heure indicible, première du matin, moment éphémère, fragile, fugace, fulgurant et qui vient décolorer les visions de la nuit. Dans cette semi-obcurité qui précède le jour, la nature sommeille encore, dans une immobilité totale. L'espace décrit est celui du rêve, le narrateur ne quitte pas sa chambre. Il importe assez peu d'ailleurs de savoir quel est le pays traversé par le héros du poème, ni même quelle est cette déesse entrevue et poursuivie. Le paysage qui ouvre le poème est celui d'un clair-obscur immobile, celui la même que déteste Rimbaud toujours en quête de mouvement, de voyage. L'eau est figée dans la torpeur comme une morte, les respirations lentes, les ailes sont repliées. Cette immobilité n'est qu'apparence, la vie reprend joyeuse au seul passage du promeneur qui ranime les énergies. Chaque matin est ainsi une renaissance. "les ailes se levèrent" , "une fleur me dit son nom" rappellent Baudelaire dans les Fleurs du mal, qui comprend la nature, le "langage des fleurs et des choses muette". Le narrateur d'Aube" redonne vie à la nature par la seule magie de son itinéraire joyeux, allègre, dans une sorte de rire communicatif. Le mouvement passe subitement de l'horizontalité caractéristique du repos à verticalité par une sorte d'ascension qui permet à notre auteur de structurer désormais l'espace de son songe. De la cime des arbres aux clochers et aux dômes de la ville, une même "élévation" saisit tout l'espace, au simple réveil provoqué par le passage du narrateur. Même le "wasserfall" ordinairement une cascade, une simple chute d'eau passive prend des allures de mouvement désordonnés, elle s'échevelle parmi les sapins. Rimbaud multiplie avec des verbes à l'imparfait les assonances en "è", pour traduire phonétiquement avec ce son d'admiration, l'extase de la nature en fête à son réveil communiquée par la gaieté du promeneur.
Une métaphore amoureuse
L'octosyllabe qui ouvre le poème, "J'ai embrassé l'aube d'été", suggère la métaphore amoureuse qui, au milieu du texte, va convertir la nature exaltée en une créature mythique : "je reconnus la déesse." En face du Moi-enfant, tel que se décrit Rimbaud, et qui finira le poème, la Nature dans son éveil va prendre l'apparence d'un désir. Cette nature, dans son rêve va lui réincarner dans les airs, au sommet des arbres, une créature merveilleuse, une déesse qui va naître de l'eau du wasserfall comme la Venus émergeait de sa conque marine. La Nature apparaît alors au narrateur sous les traits d'une séductrice qui d'entrée devient un danger "je l'ai dénoncée au coq", "elle fuyait". Féerie du "promeneur solitaire", "Aube" devient alors le récit fantasmagorique d'un amant esseulé. Le "dévoilement" du paysage dans le jour grandissant se confond avec l'effeuillage de notre Vénus, "je levai, un à un ses voiles". L'"Aube" reprenant son sens littéral d'une naissance au monde et pour Rimbaud devient un éveil aux vertiges et aux fantasmes d'une sexualité adolescente, ardente mais maladroite.
Un échec sentimental cuisant
Commencé dans un grand "rire" libérateur et communicatif, le parcours initiatique de l'amoureux s'achèvera vite par un échec cuisant, une culbute honteuse et tragique : "l'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois". Notre Rimbaud n'arrive pas à retenir l'objet de ses passions qui lui échappe "elle fuyait". Entre l'élan initial et son échec, on retrouve une constante, un Rimbaud à la recherche d'un idéal qui n'existe pas, victime de la rigueur de ses goûts, de son désir de perfection. Avec une extrême simplicité syntaxique, les deux grands versets de la seconde partie du texte décrivent l'accélération de la faillite frustrante d'une quête amoureuse placée, dès le départ, sous le signe de l'ambiguïté : "elle fuyait... je la chassais". Entre le "Elle" inaccessible car trop idéalisé et le "Je" inefficace s'est installée, une dynamique plus complexe que celle qui unissait au départ notre narrateur au décor naturel. Plus le temps passe, plus la distance réelle entre leurs deux êtres se fait grande, et le rapprochement contradictoire traduit par la comparaison oxymorique du "mendiant sur les quais de marbre". Autrement dit, plus les voiles sont levés faisant croire à une tentative de séduction réussie, plus incertaine devient la réussite du projet et la possession de sa créature idyllique. Le paradoxe est encore plus aigu lorsque au terme de la course poursuite, la déesse est pudiquement rhabillée avec "ses voiles amassés". Dans un second et très significatif oxymore, "j'ai senti un peu" la rencontre est vécue comme une frustration, une impuissance. Le narrateur enfant d'"Aube" succombe littéralement à l'excès d'un désir auquel ne répond qu'une possession pauvre, illusoire, en un mot ratée. Conclusion
Un octosyllabe ouvrait le poème ; un autre le referme : "Au réveil il était midi." Cette phrase, d'une accablante tranquillité, sanctionne l'échec d'une quête sentimentale, dissipe le songe, gomme et annule aussi le Moi qui n'existait que dans et par ce songe. L'"aube" rimbaldienne qui promettait un grand jour s'éteint brutalement dans l'éblouissement d'un midi aveuglant.



Vocabulaire
Aube
: du latin alba, blanche. Première lueur du jour qui apparaît à l'horizon. Très tôt.
Oxymore : rapprochement de deux mots qui semble contradictoires tel que un silence éloquent, un mendiant sur les quais de marbre.
Au front des palais :
On pourrait croire à un décor urbain avec des fontaines. Etrange dans un sous-bois. Rimbaud n'a-t-il pas fait un jeu de mots avec le "palais", la bouche, pour indiquer avec cette immobilité au lever du jour que personne ne prenait son repas.
Les participes passés
Il y en a trois, j'ai embrassé, j'ai marché, je l'ai entourée.
Le pronom personnel je
Il apparaît 9 fois.
Voile:
Etoffe qui sert à couvrir, à protéger, à cacher.
Laurier :
Arbuste de la région Méditerranée dont les feuilles sont utilisées en condiment. Le laurier était l'emblème de la victoire. Rimbaud joue encore sur les mots avec le bois de lauriers.
Amasser :
Réunir en quantité importante, Rimbaud exagère les vêtements portés en cette saison par la déesse.
Courir comme un mendiant sur les quais de marbre :
Autre phrase de construction oxymorique car les mendiants ne courent jamais en principe et attendent sagement que leur sébile se remplisse.

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