15/01/2016
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Matin (1873)


N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d’or, — trop de chance ! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m’expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler !

Pourtant, aujourd’hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C’était bien l’enfer ; l’ancien, celui dont le fils de
l’homme ouvrit les portes.

Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l’étoile d’argent, toujours, sans que s’émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le coeur, l’âme, l’esprit. Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer
— les premiers ! — Noël sur la terre !

Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie
.

Composition du recueil "Une saison en enfer", un prologue et 7 chapitres.

Prologue
Mauvais sang
Nuit de l'enfer
Délires I Vierge folle, l'époux infernal
Délires II Alchimie du verbe
L'impossible
L'Eclair
Matin
Adieu

Plan
Introduction
La recherche des temps perdus
L'esclavage du présent
L'espoir est dans l'avenir
La naissance d'un nouveau monde


Avant-dernière section d’"Une saison en enfer", "Matin" permet, mieux que tout autre fragment, de percevoir les enjeux de l’écriture rimbaldienne. Si, en première lecture, le poème en prose parait déroutant, voire hermétique, la rigueur de sa progression laisse entrevoir un texte logique et, a tous égards, parfaitement emblématique de l’ensemble du recueil qu’il pourrait à lui seul résumer. "Matin" tient donc à la fois du bilan, du constat que toute révolte, aussi légitime soit-elle pour affirmer son identité, doit s'assigner un but et une aspiration à un monde meilleur. C'est à cette interrogation sur l'avenir que répond le texte. Le présent qu'il veut changer, celui de l'échec, de l'enfer sur Terre fait apparaitre ce texte comme noir et bien désabusé alors que le titre "matin" pouvait nous laisser entendre une aube nouvelle, une renaissance.
La recherche des temps perdus
Le jeu des temps est ici très révélateur. Par rapport au présent de l’écriture, on évoque au début le passé lointain de la "jeunesse" et de la "chance ". L’expression "une fois", rend compte du statut particulier de ce moment originel, une période unique impossible à revivre. C'est l’âge d’or ou "l'homme suçait, heureux sa mamelle chérie", magnifié par des adjectifs "fabuleuse" ou "héroïque" rappelant les contes de fées. La deuxième phrase en opposition avec le passé lointain volontairement mythifié fait apparaître un présent dévalorisé par la "faiblesse". Le contraste est d’autant plus grand que le poète en cherche les raisons. Comme Adam chassé du paradis ("ma chute et mon sommeil"), il ne peut expliquer pourquoi le bonheur lui a échappé, qui le punit ? Et de quel droit, lui qui n'a pas commis le péché originel et ne mérite pas la déchéance. Il n'a pas de réponses à ces questions et demande qu'on l'aide à comprendre.
La recherche des causes
Pour trouver ses réponses il se tourne vers les conteurs, les voyants de toute sorte. De fait, après une transition assurée par le glissement du passé composé (ai-je mérité) vers l’adjectif "actuelle", le texte est très largement dominé par le présent. On constate que plusieurs verbes témoignent d'un profond doute chez le narrateur, d’une absence de certitude ("tâchez ", "je crois") avec une abondance de tournures négatives ("je ne puis pas plus", "Je ne sais plus", "sans que s’émeuvent"). Les actions mentionnées sont souvent dépréciées ( "Vous qui prétendez", "que des morts rêvent mal"), quand elles n’évoquent pas directement le malheur ("des bêtes poussent des sanglots", "des malades désespèrent"). Cette atmosphère de découragement caractérise donc un "aujourd’hui" décevant, marqué à la fois par l’impossibilité de le communiquer et par le retour à l’identique, avec répétition de termes ("enfer","même", "toujours") évoquant le ressassement. Les deux occurrences de "même" et celles de "toujours". Le "toujours" qui en début de troisième paragraphe, renvoie ainsi à "continuels", parait emprisonner le narrateur dans une lassitude exprimée par la métaphore du regard (" mes yeux las"). S’il y a bien réveil — donc évolution par rapport "sommeil", sa réitération permet de douter de sa réalité. En ce sens, le proche passé guette toujours, et il serait possible d’interpréter la fin du deuxième paragraphe (avec le retour de verbes au passé) comme une difficulté supplémentaire à se dégager de l’enfer, ce que confirmerait le recours à la formule dubitative "je crois avoir fini". La référence au Christ ("le fils de l’homme") est d’ailleurs ambiguë : l'ouverture des "portes" de l’enfer peut aussi bien faire allusion à sa résurrection d’entre les morts qu’au risque de damnation que le baptême fait peser sur les hommes. Quoi qu’il en soit, l'"aujourd’hui" est marqué par l'échec. Dans la longue phrase qui débute le troisième paragraphe, le désir de mythification du moment présent, sur le modèle de l’évocation initiale de la "jeunesse aimable", vient lui aussi révéler la frustration : le recours à une image "fabuleuse", celle des "trois mages", ne débouche cette fois que sur un constat aride, puisque les aspirations au mouvement (ou à l’émotion, selon les deux sens de "s’émeuvent) et à la spiritualité ne peuvent être satisfaites. Le passage des "feuilles d’or" à "l’étoile d’argent" pourrait ainsi, paradoxalement, représenter une image supplémentaire de dégradation.
Conclusion
Si le narrateur s'interroge sur la faute qui aurait pu provoquer sa chute d'un paradis qu'il a dû connaître, il en recherche un témoin car lui ne peut rien dire, rien expliquer. Il n'attend pas de réponses, il poursuit sa recherche d'un monde nouveau qui ne manquera pas de venir et qu'il espère. Il se résout, comme les esclaves à avancer comme les autres, sans haine avec cette espérance qui est en lui.

Vocabulaire
Matin
Du fond de cet enfer, une lumière a lui. Le poète entrevoit le temps où l'on chantera "Noël sur la terre". Mais il apparait encore bien lointain, une longue marche est promise aux esclaves.
Le glissement chronologique du passé vers l'avenir se fait à travers la conjugaison des verbes
N'eus-je : passé simple
ai-je mérité : passé composé
Je crois : présent
C'était l'enfer : imparfait
Quand irons-nous : futur.
L'évolution de l'individualité vers l'universalité se fait par un changement dans l'énonciation.
Utilisation initiale du "je", "moi", "ma" puis à la fin utilisation du nous.
L'amplification par l'utilisation des pluriels (tyrans, démons, bêtes, grèves, monts) donne au texte une fonction messianique et au poète le rôle du porte parole libérateur de l'humanité.
Comparaison avec Adam chassé du paradis terrestre : "Ma chute et mon sommeil".

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