15/01/2016
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : L'éclair (1873)


Le travail humain ! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps.     « Rien n'est vanité ; à la science, et en avant !» crie l'Ecclésiaste moderne, c'est-à-dire Tout le monde . Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres... Ah ! vite, vite un peu ; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures, éternelles... les échapperons-nous ?...
-Qu'y puis-je ? Je connais le travail ; et la science est trop lente, Que la prière galope et que la lumière gronde... je le vois bien. C'est trop simple, et il fait trop chaud ; on se passera de moi. J'ai mon devoir, j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.
Ma vie est usée. Allons ! feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit,
-prêtre ! Sur mon lit d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante ; gardien des aromates sacrés, confesseur, martyr...     Je reconnais là ma sale éducation d'enfance. Puis quoi !... Aller mes vingt ans, si les autres vont vingt ans...     Non ! non ! à présent je me révolte contre la mort! Le travail paraît trop léger à mon orgueil : ma trahison au monde serait un supplice trop court. Au dernier moment, j'attaquerais à droite, à gauche...  
Alors, - oh ! - chère pauvre âme, l'éternité serait-elle pas perdue pour nous !

Le titre "L'éclair" est l'antépénultième titre d'Une saison en enfer avant "Matin" et "Adieu" et en constitue comme une sorte d'illumination par l'analogie des deux mots. L'éclair qui signifie une lumière vive aussitôt éteinte devient ici un monologue, une introspection, un va et vient continuel entre les étincelles d'espoirs d'un travail humain et un fatalisme lourd d'inactivité. Confondu ici à la science et au progrès, c'est le travail productif du XIXème siècle industriel. Le travail et la science ont-t-ils les moyens de conduire au bonheur qui est le salut espéré avec la contrepartie des misères sociales, son incapacité à vaincre la mort, la paresse ou la méchanceté. Le poète y répond par la négative car la perspective n'est qu'une illusion trop vive et trop brève.
Une sainte horreur du travail
Ne vaut-il pas mieux renoncer au travail que de souffrir à cette quête sans solution possible et claire ? Ce pas vers le monde de l'action, du travail commandé par "en marche" lui est apparu de façon fugitive comme un éclair . Il vaut mieux vivre en s'amusant et mettre cette exigence de côté. Il se voit bien parmi ceux que cette société matérialiste qualifie d'improductifs, les saltimbanques, les mendiants, les artistes, les bandits. Il s'appuie d'ailleurs en la retournant sur la bible de Jérusalem, l'ecclésiate comparant les avantages de l'action ou de l'inaction et concluant que le travail et l'oisiveté arrivent au même résultat. Non, il n'en veut pas de cette société, lui c'est la marche qui l'intéresse, "la grande route par tous les temps", marcher, insouciant, comme les jeunes gens de son âge. D'ailleurs il a légitimé son peu d'aptitudes au travail par des défauts génétiques dans les premières lignes de "Mauvais sang" puis a exprimé son refus de toute aliénation dans un travail organisé "J'ai horreur de tous les métiers". Pour le descendant d'ancêtres Gaulois, se reconnaissant roturier, il ne veut appartenir ni à la catégorie des maîtres ni à celle des ouvriers. Il méprise les paysans, les écrivains à gages " la main à plume vaut la main à charrue". Le travail, celui offert pas la société n'est pour lui qu'un détournement de l'essentiel, une agitation inutile. Or l'idée d'un travail social ne lui apparaît pas seulement mais il explose dans son esprit, explosion pouvant être comprise comme une une apparition soudaine comme une destruction. Dans un cas, elle se manifesterait dans tout son éclat, dans l'autre elle éclaterait sitôt exprimée.
Travailler une trahison
Son orgueil le condamne à la lutte, à la révolte pour son salut et le salut du monde. Le travail ne lui est apparu jusqu'ici que comme un engourdissement de l'esprit, une léthargie qui empêche de prendre conscience du temps perdu. Le travail humain devient l'explosion, qui de temps en temps, éclaire l'abîme du poète, et réintroduit un espoir qui est aussitôt nié. Le monde moderne vante partout l'esprit positif " Rien n'est vanité", qui s'oppose au "Tout est vanité" de l'Ecclésiaste 2 , dans la Bible. Il faut adhérer à la science et au progrès "en avant". Mais ces propos ne le convainquent pas et il leur oppose déjà une objection. A 19 ans il est déjà désabusé à l'égard du travail ; il craint surtout d'y perdre son âme. Pourtant ce rythme lui apparaît trop rapide à suivre, il se sent, déjà fatigué usé. Ce qui lui en reste devrait être consacrée à la paresse. Pour se donner bonne conscience, Rimbaud nous dit qu'il a suffisamment cherché, qu'il a le droit à la tranquillité. Alors il feint et trouve sa raison dans l'homonymie "feignons", "feignant" et "fainéant". Dans cette abdication, le rêve, le regret, le souvenir peuvent alors envahir l'esprit.
Au bord de l'enfer
En plaçant le mot abîme, dès le début du poème, Rimbaud nous présente le désespoir de sa situation. On sait que la faim Rimbaldienne est sans bornes, il dévore terre, espaces, sédatifs ou excitants, l'apaisement n'est que provisoire. Sa vie faite de festins et d'ivresses se termine par un abîme béant, un vide et au bout du compte, la mort. Enfer renvoie à infernal. Son éducation chrétienne lui a appris que l'enfer est un gouffre géant où tombent les cadavres, ceux des méchants, des fainéants comme ceux de tous les autres. Tout espoir de paradis ou même de purgatoire semble exclu. Il souhaite vivre en s'amusant, ne rien faire. Les "récompenses futures, éternelles" nous échappent ou, comme l'écrit Rimbaud de manière plus abrupte, "nous les échappons" ou simplement nous les laissons échapper. L' Enfer c'est celui de cet été 1873, l'enfer de la chaleur, du feu, "il fait trop chaud. La température annihile tout effort, toute velléité, tout travail. Par le témoignage de ses sœurs sur l'été de 1873 passé à la ferme de Roche nous savons que le poète évitait de mettre la main aux travaux des champs et qu'il s'enfermait dans le grenier pour écrire "Une saison en enfer" tout en trépignant de rage. Il nargue les autres "On se passera de moi", les travailleurs des champs, à commencer par les membres de sa famille. Son devoir, il considère qu'il est ailleurs. Il se souvient de sa blessure par les coups de revolver tirés par Verlaine 10 juillet, à Bruxelles, suivi de son séjour à l'hôpital Saint-Jean où il aurait reçu la visite d'un prêtre "Sur mon lit d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante".
Un abîme tout intérieur
Cette crise, c'est au plus profond de lui-même que Rimbaud la vit, au cours de cet été 1873, et il la transpose dans la situation du damné. C'est encore là son abîme, celui qui s'est creusé en lui. La prière ne fait qu'y passer au galop : elle est à peine une velléité fugitive. La seule occupation intérieure sera l'abandon aux rêveries et aux fantasmes, aux masques aussi, aux personnalités d'emprunt "saltimbanque, mendiant, artiste, bandit", et même, la plus inattendue, "prêtre". L'être souffrant est pris entre les regrets et l'appréhension de l'avenir : l'âge de vingt ans, que Rimbaud ne doit atteindre qu'un peu plus d'un an plus tard, le 10 octobre 1874. On retrouvera cette appréhension des "Vingt ans" dans les Illuminations.
Des références bibliques
C'est assez fréquent, Rimbaud fait ici référence à un livre de la Bible, l'Ecclésiaste. Sans le citer expréssément, il s'en inspire pour le moderniser et il crée un pseudo­ verset attribué à "l'Ecclésiaste moderne" autrement dit laïque, c'est-à-dire la sagesse commune de "Tout le monde" aujourd'hui : "Rien n'est vanité ; à la science, et en avant !". À en juger par la seule longueur des alinéas, le mouvement du texte est remarquable. Les alinéas les plus courts se situent au début et à la fin puis les alinéas se gonflent donnant l'impression que le ton monte puis à la fin tout retombe, sans le moindre apaisement.
Une révolte d'adolescent
Le mot révolte se trouve dans l'avant-dernier alinéa. "Non! non! à présent je me révolte contre la mort !". Attribuée à un damné, l'expression paraît légitime : il est déjà mort, et il se révolte contre cette condition. Mais ce damné est aussi un vivant qui n'a que 19 ans et se révolte déjà contre la pensée de la mort à venir. La prose, est dramatique dans cette sorte de monologue intérieur, ponctué d'exclamations, qui sont autant d'éclairs dans la nuit du damné. On ne compte pas moins de dix points d'exclamation dans le texte parfois redoublés comme dans cette parole de refus, elle-même redoublée, "Non! non !". Les points d'exclamation accentuent ici le refus de toute idée de travail, qui aurait pu éclairer l'abîme et qui finalement ne l'éclaire pas. Pour être trop léger, le travail humain ne saurait satisfaire un orgueil qui s'attribue la tache de lutter contre la mort, en particulier au dernier moment. La dernière phrase de la section est ce point émouvante, le poète se tourne vers son âme pour la réconforter car il n'y a peut-être pas de solution et l'éternité n'est pas pour eux. En effet cette lutte dramatique peut n'aboutir à rien, sinon à perdre l'éternité. Baudelaire disait la même chose avec " le Temps est l'Ennemi, l'adversaire qui, dans un combat inégal, gagne à tout coup".
Fausses lumières
L'espoir c'est celui des récompenses futures dans un paradis qui est moins perdu qu'inexistant. On pourrait également parler d'un paradis refusé. Car si "la lumière gronde", c'est qu'elle refuse d'accueillir le damné, ou bien elle devient l'orage de l'enfer. L'idée salvatrice du "travail humain" est une vision chimérique, une illusion. La vraie lumière est celle de la lucidité, sur soi, sur les autres, sur la vie, sur Dieu. Le texte aboutit à une acceptation, une légitimation de soi-même comme non-travailleur , comme simple révolté contre le temps.
Conclusion
Si la damnation de Rimbaud n'est qu'un damnation temporaire compte-tenu de sa conduite, il comprend, à ce moment de "L'Éclair", que s'il ne trouve pas une autre voie, peut perdre l'éternité et être damné à jamais. Fulgurante, la prose rimbaldienne est, dans cette page, une prose limpide, transparente correspondant à une analyse autobiographique très lucidite de l'auteur.

Vocabulaire
L'éclair

Tout est vanité

L'ecclésiaste
Celui qui s'adresse à l'assemblée, qui proclame. C'est un livre de l'Ancien Testament dont l'essentiel du message est une recommandation de prudence, il n'y a pas de récompenses des justes sur terre, tout ce qui vit est destiné à la mort. Aucune des fausses récompenses terresteres ne peut nous satisfaire durablement, la quête du bonheur doit être menée sans illusion.
Les échapperons-nous ?
Pouvons nous par la science, éviter les promesses de l'ecclésiaste qui sont celles de la religion, d'un bonheur ultérieur pour un bonheur immédiat et réel.
Ma sale éducation d'enfance
Il s'agit de son éducation chrétienne qu'il reproche à ses parents, de l'avoir baptisé et dans le même temps il lui est impossible de trouver un idéal de remplacement
Aller mes vingt ans
Rimbaud a 19 ans en 1873, il est né le 10/10/1854.
Damné
Condamné aux peines éternelles de l'enfer.
Enfer
Séjour et lieu de supplice des damnés après la mort.
La bible
extrait du poème "les poètes de sept ans"
"Il lisait une bible à la tranche vert-chou".
Extrait de la bible de Jérusalem,
Ecclésiaste Chapitre 2

Qo 2:1- Je me suis dit en moi-même : Viens donc que je te fasse éprouver la joie, fais connaissance du bonheur! Eh bien, cela aussi est vanité. Qo 2:2- Du rire j'ai dit : " sottise ", et de la joie : " à quoi sert-elle ? "
Qo 2:3-
J'ai décidé en moi-même de livrer mon corps à la boisson tout en menant mon cœur dans la sagesse, de m'attacher à la folie pour voir ce qu'il convient aux hommes de faire sous le ciel, tous les jours de leur vie.
Qo 2:4-
J'ai fait grand. Je me suis bâti des palais, je me suis planté des vignes,
Qo 2:5- je me suis fait des jardins et des vergers et j'y ai planté tous les arbres fruitiers.
Qo 2:6-
Je me suis fait des citernes pour arroser de leur eau les jeunes arbres de mes plantations.
Qo 2:7-
J'ai acquis des esclaves et des servantes, j'ai eu des domestiques et des troupeaux, du gros et du petit bétail en abondance, plus que quiconque avant moi à Jérusalem.
Qo 2:8-
Je me suis amassé aussi de l'argent et de l'or, le trésor des rois et des provinces. Je me suis procuré chanteurs et chanteuses et tout le luxe des enfants des hommes, coffret par coffret.
Qo 2:9-
Je me suis élevé et j'ai surpassé quiconque était avant moi à Jérusalem, et ma sagesse m'est restée.
Qo 2:10-
Je n'ai rien refusé à mes yeux de ce qu'ils désiraient, je n'ai privé mon cœur d'aucune joie, car je me réjouissais de tout mon travail et cela fut mon sort dans tout mon travail.
Qo 2:11-
Alors je réfléchis à toutes les œuvres de mes mains et à toute la peine que j'y avais prise, eh bien, tout est vanité et poursuite de vent, il n'y a pas de profit sous le soleil!
Qo 2:12-
Puis je me mis à réfléchir sur la sagesse, la sottise et la folie : Voyons, que fera le successeur du roi ? Ce qu'on a déjà fait.
Qo 2:13-
J'ai vu qu'il y avait avantage de la sagesse sur la folie comme du jour sur l'obscurité.
Qo 2:14-
Le sage a les yeux ouverts, mais l'insensé marche dans les ténèbres. Et je sais, moi aussi, qu'ils auront tous deux le même sort. Qo 2:15- Alors je me dis en moi-même : " Le sort de l'insensé sera aussi le mien, pourquoi donc avoir été sage ? " Je me dis que cela aussi est vanité.
Qo 2:16-
Il n'y a pas de souvenir durable du sage ni de l'insensé, et dans les jours suivants, tous deux sont oubliés : le sage meurt bel et bien avec l'insensé.
Qo 2:17-
Je déteste la vie, car ce qui se fait sous le soleil me déplaît : tout est vanité et poursuite de vent.
Qo 2:18-
Je déteste le travail pour lequel j'ai pris de la peine sous le soleil, et que je laisse à mon successeur :
Qo 2:19- qui sait s'il sera sage ou fou ? Pourtant il sera maître de tout mon travail pour lequel j'ai pris de la peine et me suis comporté avec sagesse sous le soleil; cela aussi est vanité.
Qo 2:20-
Mon cœur en est venu à se décourager pour toute la peine que j'ai prise sous le soleil.
Qo 2:21-
Car voici un homme qui a travaillé avec sagesse, savoir et succès, et il donne sa part à celui qui n'a pas travaillé : cela aussi est vanité, et c'est un tort grave.
Qo 2:22-
Car que reste-t-il à l'homme de toute sa peine et de tout l'effort pour lequel son cœur a peiné sous le soleil ?
Qo 2:23-
Oui, tous ses jours sont douloureux et sa tâche est pénible; même la nuit il ne peut se reposer, cela aussi est vanité!
Qo 2:24-
Il n'y a de bonheur pour l'homme que dans le manger et le boire et dans le bonheur qu'il trouve dans son travail, et je vois que cela aussi vient de la main de Dieu,
Qo 2:25-
car qui mangera et qui boira si cela ne vient de lui ?
Qo 2:26-
A qui lui plaît, il donne sagesse, savoir et joie, et au pécheur il donne comme tâche de recueillir et d'amasser pour celui qui plaît à Dieu. Cela aussi est vanité et poursuite de vent.

 

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