15/01/2016
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Adieu (1873)


L'automne, déjà ! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les saisons.
L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi des inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.
Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du comfort !
- Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !
Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan !
Suis-je trompé ? la charité serait-elle soeur de la mort, pour moi ?
Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.
Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ?

___________

Oui l'heure nouvelle est au moins très-sévère.
Car je puis dire que la victoire m'est acquise: les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, - des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. - Damnés, si je me vengeais !
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.
Que parlais-je de main amie! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, - j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.

 

Composition du recueil "Une saison en enfer", un prologue et 7 chapitres.

Prologue
Mauvais sang
Nuit de l'enfer
Délires I Vierge folle, l'époux infernal
Délires II Alchimie du verbe
L'impossible
L'Eclair
Matin
Adieu.

Plan
1 D'un enfer à l'autre
L'enfer des villes et du quotidien
Il faut créer un monde nouveau
2-La reconciliation
es recherche des temps perdus
L'esclavage du présent
L'espoir est dans l'avenir
La naissance d'un nouveau monde

Commentaire rédigé
Au printemps 1873, quand il écrit "Adieu", la dernière section de sa saison en enfer, Rimbaud n'a que dix-neuf ans. Pourtant c'est "l'automne" de son oeuvre et de son destin qu'il affirme dans ce texte d'une bouleversante authenticité. On a longtemps cru qu'il en constituait un testament et on a du mal à imaginer qu'il ait pu écrire autre chose. Cet "Adieu" est avant tout un adieu à l'enfer, à ce satanisme désespéré de la voyance qu'il congédie d'un trait de plume, fulminant par la même toutes ses errances faites d' utopies et les folies. Il comporte, ce qui est surprenant, deux parties bien distinctes, une première partie qui constitue le bilan assez négatif de la vie de l'auteur suivie d'une seconde partie plus optimiste qui semble s'ouvrir sur une nouvelle histoire, une nouvelle vie possible. A la fin de la première partie, il ferme une parenthèse mais en ouvre une autre aussitôt. Loin d'apparaître résigné, notre narrateur entend poursuivre sa quète spirituelle.
D'un enfer à l'autre
Tout commence par "l'automne, déjà". L'automne qui est la saison du déclin de la nature avant son hibernation est accolé à déjà qui a ici une ambiguité, est-ce une marque de surprise ou celle d'une désolation ? Le doute semble levé avec la présence de la barque, référence mytholoqique au moyen de transport vers les rives de l'enfer. Dans la mythologie, Charon avait pour mission de passer les âmes sur une barque à travers les marais de l'Achéron sur l'autre rive du fleuve des morts, le Styx. Rimbaud, reprend l'image de la barque pour la faire traverser un lieu fait d'immobilité, de brume opaque, blafarde. Cette barque à l'image de l'errance de Rimbaud tourne dans l'eau sans but précis. Le port d'attache rappelle étrangement la ville ouvrière de son enfance, Charleville, peu accueillante, sordide, sale, sanglante. C'est bien là que le narrateur a connu les pires déchéances, les dérives les plus avilissantes. Mais ces qualificatifs pourraient aussi bien convenir à Paris, à Londres ou à Bruxelles. C'est l'image des villes qu'ils détestent avant tout et celle d'une société qui y vit, pauvres habitants, des âmes perdues, qui attendent le jugement dernier qui décidera de leur sort. Le trajet dans cette barque ne semble pas très encourageant, le narrateur voit arriver l'hiver avec une répulsion supplémentaire. Il déteste particulièrement cette saison dans laquelle chacun reste chez soi, saison des enfermements, des égoïsmes, des petits conforts. À côté de ce monde réel qui vit et qu'il déteste, Rimbaud place le monde rêvé, pur, lumineux. La barque sordide devient alors un "vaisseau d'or" , les bas-fonds et les pauvres dévorés par la peste sont remplacés par des plages sans fin et des foules en liesse. La purée de pois, l'immobilité pesante, est remplacée par la brise et la lumière du matin, heures préférées de Rimbaud. En évoquant ces visions d'un monde chimérique en opposition au mode misérable d'ici bas, c'est pour légitimer sa création d'un monde nouveau. Ce monde il nous en précise les détails, il a crée des fêtes", inventé de "nouvelles fleurs", de "nouveaux astres" fruit des illuminations de son enfance. C'est donc à un monde nouveau, moderne qu'il aspirait. Mais ce monde n'était qu'un rêve. Comme Icare et pour les mêmes raisons, il est redescendu brutalement sur terre comme rejeté à la terre en simple qualité de "paysan". Il refuse de se soumettre à une réalité qu'il ne maîtrise pas, à une condition d'homme normal, ordinaire, au travail rigueux du paysan.
La réconciliation
Prométhée vola le feu aux dieux pour l'offrir aux hommes, belle entreprise de charité, comme celle d'Icare et de tous les héros, qui vise à l'amélioration du sort des hommes en volant le feu aux dieux, pour procurer aux hommes un peu de bonheur et de liberté Comme celle de Prométhée, l'entreprise rimbaldienne a échoué. Rimbuad s'interroge sur une complicité possible entre la "charité" et la "mort" et il se culpabilise de son orgueil. Il s'est cru l'égal des dieux, doué de pouvoirs divins et demande pardon, de s'être "nourri de mensonge". Consolé par la confession de ses pêchés, en bon chrétien, il se relève et reprend sa marche. Il va ainsi r éconcilié, par ce pardon, avec Dieu. Il cherche une main amie pour l'accompagner car il est revenu à des sentiments et des comportements
normaux et ne la trouve pas. Il va donc rechercher un autre secours.

La seconde partie est une autre conclusion : l'histoire est finie, le narrateur se retourne une dernière fois avant de passer à autre chose. La « réalité rugueuse » précédente devient ici l'« heure très sévère » ; ce retour n'est pas facile et l'acceptation, qui est une forme de renoncement à la lutte, est pénible. Il se dit victorieux puisqu'il s'éloigne de l'enfer qui disparaît dans l'horizon derrière lui, mais il est évident que cette affirmation n'emporte pas sa conviction entière, qu'il cherche à s'en convaincre. Il ajoute vite, comme par peur de changer d'avis : « Il faut être absolument moderne », ce qui n'a rien à voir avec la modernité de la société ou de la culture, mais avec son destin propre. Il faut savoir ne regarder que devant, ne pas s'arrêter, ne pas éprouver de nostalgie, ne pas se lamenter sur le passé. La modernité d'un être tient à sa capacité à tourner les pages de sa vie, les plus belles comme les plus dures, pour vivre encore. Il veut tenir le « pas gagné », c'est-à-dire le terrain gagné ; ni recul, ni fléchissement, ni détournement. Les « can­ tiques » sont ici les images de la nostalgie, des lamen­ tations, des regards en arrière et, à ces titres, bannis. Certes, dit-il, le combat a été dur, il en est ressorti ensanglanté ; on ne ressort pas indemne d'une bataille spirituelle, c'est tout aussi violent que la lutte physique. Lui qui s'est dit victorieux accepte pourtant des conces­sions à l'adversaire : d'une part l'arbre du Bien et du Mal, même devenu arbrisseau, hante encore sa conscience, et il doit le supporter ; d'autre part il fait allégeance et reconnaît que « la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul », alors que cette vision avait été le but de sa poésie et que son entreprise de charité n'avait pas d'autre objet.

Croire malgré tout
Cette conclusion est en parfaite cohérence avec celle de la première partie. Mais ici plus de mélancolie, il s'interdit toute lâcheté, il veut croire encore : il se place en état de « veille », c'est-à-dire d'attente, il accepte les « influx de vigueur », les rares signes de « tendresse ». Il veut conserver devant lui l'image des « splendides villes », ville de lumière, port d'attache désiré plutôt que celui trop noir retrouvé dans la partie précédente, réaliste. Il attendra l'amour avec patience et ferveur. Animé de cette foi, il n'a plus besoin de cette « main amie » qu'il avait un instant espérée à la fin de la partie précédente, toutes ces relations humaines sont trop imparfaites et comédies. Il avance seul vers un nouveau destin : « posséder la vérité dans une âme et un corps ». Il espère en cette unité retrouvée du corps et de l'âme, comme sûrement avant le péché originel. Et cette « vérité évoquée », la « vie vraie » sans faussetés, sans compromissions, sera alors possible, elle ne sera plus « ailleurs », mais là, en lui.
Conclusion
Avec cet "Adieu"Contrairement aux idées reçues, Une saison en enfer ne conclut pas sur un échec mais sur un avenir de lumière ; l'espérance, encore, toujours, l'énergie d'Arthur Rimbaud, malgré les chutes, debout, en marche, vivant.

Vocabulaire
L'autome déjà
L'automne de 1872 car le texte a été écrit en aout 1873.
Regretter un éternel soleil
Regretter que la saison en enfer n'a duré qu'un an du 7 juillet 1872, date de son départ en Belgique avec Verlaine et août 1873, date de fin d'écriture du recueil.
Barque
C'est la barque de Charon qui passait les morts de l'autre côté de l'Achéron pour une obole. Dans la mythologie grecque, rochers des Enfers.
La cité énorme : Londres, lieu de séjour de Rimbaud et Verlaine.
Goules
G
énies qui, selon les légendes du Moyen-Orient, dévorent les corps des morts dans les cimetières.
Comfort
Rimbaud utilise fréquemment ce mot pour confort dans les Illuminations. L'orthographe anglaise avait déjà été utilisée par Baudelaire. Rimbaud déteste la saison d'hiver, saison du confort, car elle est celle de l'enfermement, de l'engourdissement, où tout désir et toute initiative se perdent.

Apocalypse
Dernier livre du Nouveau testament, texte des religions juives et chrétiennes annonçant la fin du monde.
Charité
Amour de Dieu et du prochain, l'une des 3 vertus théologales. La charité évangélique passe pour conduire à l'éternité.
La victoire m'est acquise
la victoire est de parvenir à s'échapper de l'enfer. L'enfer est ramené à une seule saison alors qu'il est éternel.
Tenir le pas gagné
Ne pas reculer d'un pas quand on a avancé d'un pas.
Horrible arbrisseau
Il est le symbole de l'arbre du Bien et du Mal de la Bible, car il est la source de son malaise et de ses malheurs. C'est la question du salut, être sauvé de l'enfer, qui torture Rimbaud.
Dure nuit
Dure nuit de l'enfer, connotation souterraine de l'enfer. J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut (Nuit de l'enfer). Je me crois en enfer, donc j'y suis (Nuit de l'enfer). C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptème (Nuit de l'enfer). Pitié ! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif (Nuit de l'enfer).

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