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RIMBAUD : Vénus anadyomene (27 juillet 1870)


Vénus (anadyomène)
Poème Vénus anadyomène
"Vénus anadyomène" est le 8 ème texte du Cahier de Douai.

Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu'il faut voir à la loupe...
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
27 juillet 1870

Découvrez un autre commentaire de ce poème mettant d'avantage l'accent sur la parodie, imitation d'un texte premier dont le régistre comique voir ironique renverse le sens du texte imité dans un but polémique. Les Parnassiens furent abondamment parodiés.
commentaire

Différence entre le manuscrit et la version Izambard (en rouge)
Avec/montrant
Les deux vers sont inversés
Puis est remplacé par et
O de on est en majuscule dans l'un, minuscule dans l'autre.

 

 












Plan
1-Le mépris des Vénus du Parnasse en marbre ou non
2-La mythologie en dérision
3-La femme, une image de prostituée

Commentaire rédigé
Le Rimbaud des débuts, celui qui pactisait avec la poésie à la mode, en courtisait les instances, en flattait les valeurs de beauté, d'éternité, d'idéalité dans "Credo in unam" laisse dans ce poème sur le même thème de Vénus, la déesse de l'amour, exploser sa colère, son indignation et sa révolte. Rimbaud veut renverser l'ordre établi et ce poème est le premier dans lequel il finit d'écrire pour par commodité et commence à écrire contre, contre ce qu'il appelle la "fadasserie subjective", les "assis".
1-Le mépris des Vénus du Parnasse en marbre ou non
Les Parnassiens, parmi lesquels Banville, furent les destinataires de trois premiers poèmes envoyés par La Poste le 24 mai 1870, "Par les beaux soirs d'été", "Ophélie" et "Credo in unam", poèmes largement plagiés de Chénier, Gautier, Virgile et Lucrèce. Mais devant le peu d'intérêt des parnassiens pour le jeune poète de 17 ans, Rimbaud va tourner la poésie parnassienne en dérision, le sarcasme va remplacer le bel élan initial et le propos friser la parodie. À la source de l' inspiration du jeune poète, deux ensembles d'images qui ont constitué son enseignement scolaire, la mythologie et l'enseignement religieux. Ces ensembles sont chargés d'une iconographie développée qu'il connaît par cœur et qui sont les thèmes favoris des parnassiens. S'il s'attache donc dans un premier temps à illustrer sagement ses poésies de toute cette iconographie pour suivre les maîtres de l'époque, il va vite s'en détourner pour en livrer sa vision personnelle, l'admiration faisant place au dégoût. Rimbaud manifeste pour le latin, le grec, la mythologie un intérêt et un talent certain qui sera récompensé par plusieurs prix scolaires. Rimbaud s'inspirera dans ses premiers poèmes de cette mythologie et ponctuera ses textes de lyres, de muses, de nymphes, de mots grecs et latins (anadyoménè est un mot grec qui signifie sort de la mer), tous les symboles de la création artistique parnassienne très en vogue. Rimbaud va jouer avec ces images qu'il connaît si bien et l'on retrouve dans la "Credo in unam" une énumération infinie de ces symboles.
2 La mythologie en dérision
Si notre jeune poète nous donne de Vénus une image encore conventionnelle dans ses deux premiers poèmes "Invocation à Vénus", puis "Soleil et chair", c'est une toute autre image de Vénus qui apparaît dans cette "Vénus anadyomène". A une Vénus divine des deux premiers poèmes, belle qui incarne l'amour et la fécondité, la "Vénus anadyomène" a les traits d'une grosse femme très laide et malade "un ulcère à l'anus". A la Vénus, idéal de beauté, aucune raillerie, mais Rimbaud va nous révéler son formidable et impitoyable talent de dérision avec ce poème. La "Vénus anadyomène" est par définition, une œuvre d'art, une statue que confirme les mot "Clara vénus", sensé représenter un idéal et reconnu par tous. Les représentations la font apparaître dans toute sa grâce et sa beauté, sortant de l'eau. Rimbaud pour détruire cet idéal d'amour et de beauté que représente cette statue, généralement de marbre blanc, symbole de beauté absolue et de pureté va puiser dans le vocabulaire animalier, "croupe", "échine", pour en donner une image avilie, une femme dévalorisée, au physique ingrat, avec un corps laid qui au lieu de sortir de l'écume de la mer sort ruisselante d'une vieille baignoire populaire en fer blanc. Rimbaud ne lui épargne rien pour la rendre laide, le "col gras et gris", l'allitération en "gr" renforçant le mépris, les " omoplates saillantes", le "dos court" qui rentre et qui ressort, ces rondeurs sont disgracieuses et suggère une cellulite chargée d'une odeur malodorante. La femme est laide et elle sent mauvais. Et le dernier tercet va porter le coup de grâce. " Belle hideusement d'un ulcère à l'anus". Tout y est, l'animalisation, les rimes insolentes, les qualificatifs dépréciatifs. Après avoir montré qu'il savait exploiter les ressources habituelles de la poésie, notre adolescent révolté en donne maintenant son interprétation effrontée.
3-La femme, une image de prostituée
A travers la statue de Vénus tournée en dérision, c'est aussi la femme et l'amour que Rimbaud égratigne. Les personnages féminins rencontrés par Rimbaud sont peu nombreux dans les biographies de l'auteur en dehors de sa mère ou de sa sœur, mais de nombreux poèmes de début se ramène souvent à une femme et aux jeux innocents des amours adolescents. Même si dans la plupart des textes, la femme n'est pas glorifiée, elle est souvent ménagée. Cela n'est plus le cas dans ce poème. Rimbaud n'est jamais très loin même lorsque qu'il n'utilise pas la première personne, il se dissimule en filigrane. Dans "Vénus anadyomène" la manière dont est conduite la démonstration, le lecteur qui voit "émerger" d'une baignoire, "une tête" de femme avec ses cheveux bruns fortement pommadés pour ne pas dire sales, des déficits, des défauts cutanés à peine estompés, ravaudés pour accentuer le mépris, puis son corps entier indique la présence d'un spectateur qui est proche, qui suit le mouvement. A l'horreur visuelle, s'ajoute la puanteur, cette femme sent un goût horrible étrangement et comme une sorte de bouquet de l'aversion remarque un ulcère à l'anus. Ce poème en dehors du formidable pied de nez aux parnassiens, férus de statuaire antique, le symbole de la femme idéalisée, muse des poètes, statufiée, gravée des mots "Clara Vénus" réservée aux personnages illustres se mue ici en une hideuse prostituée. Rimbaud apparaît dans ce poème comme un révolté, dénonçant l'archaïsme et le sentimentalisme de ses prédécesseurs, d'une cruauté critique et d'un mépris envers les formes anciennes.
Conclusion
L'élève modèle que son maître Izambard décrira comme un élève de rhétorique un peu guindé, singe et douceâtre, aux cahiers sans tâche aura bien changé en juillet 1970 pour écrire un poème aussi sarcastique et violent que "Vénus anadyomène". Le Rimbaud qui dénonçait les nantis et les repus, dans les "effarés" ou le roi dans "Le forgeron" se dresse ici, cette fois, contre l'ordre poétique établi, on ne l'arrêtera plus.

Vocabulaire
Venus anadyomene
Anadyomène (du grec anaduoménè : qui sort de la mer)
Littéralement Vénus émergeant, sortant de l'eau, seule déesse représentée nue. Aphrodite : Étymologiquement veut dire sortir de l'écume de la mer.
Mythologie : ensemble de récits légendaires transmis qui à travers les exploits d'êtres fabuleux fournit une tentative d'explications des phénomènes naturels et humains.
Parnasse : Mont célèbre de la Grèce consacré à Apollon et aux muses qui inspirait les poètes.
Aphrodite : (du grec Aphros, écume) déesse grecque de l'amour et de la beauté (Vénus des Romains) elle avait pour emblème, la colombe.
Vénus : dans la mythologie romaine, déesse de la beauté et de l'amour (Aphrodite des Grecs).
Europé
Rappel des grandes
Divinités grecques/romaines

Amphitrite : mer
Aphrodite-Venus : beauté
Arès-Mars : guerre
Artémis-Diane : Chasse
Athena-Minerve : intelligence
Déméter-Céres : terre
Dyonisos-Bacchus-Liber : vigne, vin, extase
Eros-Cupidon : amour
Pan-Faunus : fécondité
Zeus-Jupiter : dieu suprême, ordonnateur du monde.
Parodie
La parodie consiste dans l'imitation satirique d'une oeuvre pour la détourne de son sens initial afin de produire un effet comique.
Anadyomène
Surgie du sein de la mer".
Vert en fer blanc
Les baignoires bon marché étaient fréquemment en zinc, peintes en vert.
Déficits
Sens général d'insuffisance, de manque.
Ravauder
Raccommoder des vêtements usés.
Gras et gris
Allitération en "gr".
Echine
Partie de la colonne vertébrale ; s'utilise préférentiellement chez les animaux.
Sent un goût
association en synergie de 2 sens, l'odeur et le goût.
Singularités
Bizarreries, choses rares.
Clara
Epithète traditionnellement associé aux noms de personnes célèbres et de dieux en latin.
Croupe
Partie postérieure du cheval qui s'étend des reins à l'origine de la queue et familièrement le postérieur d'une personne.
Ulcère
Plaie qui ne cicatrise pas.


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