10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Tête de faune ( sept. 1871 ?)




Tête de Silène, toute ressemblance avec Verlaine ne serait que pure coïncidence
Poème
Tête de faune
" Tête de faune " est le 25ème poème des Poésies (classement gallimard) après les 22 premiers du Cahier de Douai (en comptant "Les morts de qutre-vingt-douze".

Dans la feuillée, écrin vert taché d'or,
Dans la feuillée incertaine et fleurie
De fleurs splendides où le baiser dort,
Vif et crevant l'exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux
Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches
Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux
Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui- tel qu'un écureuil-
Son rire tremble encore à chaque feuille
Et l'on voit épeuré par un bouvreuil
Le Baiser d'or du bois, qui se recueille

Plan
1-L'expression des sentiments devant la nature
2-Une apparition surnaturelle
3-Un portrait de Verlaine

Commentaire rédigé

Ce poème non daté est constitué de trois quatrains de décasyllabes, une concession faite à Verlaine. Il est d'inspiration parnassienne, faisant appel aux fleurs et aux références mythologiques. Rimbaud fait resurgir quelques instants dans notre imaginaire la mythologie romaine des divinités champêtres de faunes souvent confondues avec les satyres grecs et nous donne de Verlaine une image de silène, un Socrate laid, sorte de vieillard champêtre impudent.
1-L'expression des sentiments devant la nature
Rimbaud met ici en pratique la confidence faite à son ami Delahaye, celle d'un poète à l'écoute de ses sens "Nous avons à ouvrir nos sens à la sensation, puis fixer avec des mots ce qu'ils ont reçu et (...) notre unique soin doit être d'entendre, de voir et de noter. Ce sont bien les sens du poète qui font écho à la nature. Comme le peintre pose son chevalet au meilleur endroit, notre poète s'est immobilisé dans la feuillée, une sorte d'abri de feuillage qui laisse traverser quelques rayons du soleil. Pour le poète c'est un moment de communion avec la nature, en levant les yeux il voit des constellations, découvre le ciel, domaine des dieux, des muses, des poètes. L'espace par le jeu vertical s'agrandit. Mais la forêt a ses dangers, l'obscurité, l'isolement, le manque d'orientation donne une image peu sure, incertaine au promeneur qui oserait s'y aventurer. On y observe quelques fleurs chères aux parnassiens qui tapissent le sol comme une exquise broderie de fleurs splendides malgré le peu de clarté. L'endroit est toutefois propice aux passions, passion amoureuse pour une femme, pour la nature que Rimbaud divinisait dans "Soleil et chair" sous les traits de Vénus. Et comme il ne saurait y avoir de passion sans le rituel affectif du baiser, Rimbaud nous laisse dans l'imprécision, le baiser dort comprenne qui pourra, s'agit-il d'un désir inassouvi, dormant ou d'un plaisir qui s'éternise comme dormant sur cette exquise végétation.
2-Une apparition surnaturelle
La solitude de cette forêt, sa beauté fait rêver notre poète, dans cet état de demi-veille, il voit un être mi fantastique mi divin, un faune, sorte de créature malicieuse qui peuple les forêts. Pour les grecs et les romains, tous les éléments naturels déchaînés, la foudre, la tempête, les tremblement de terre, ne sont que la colère des dieux. La nature est peuplée de divinités masculines et féminines, des faunes ou satyres chez les grecs, des nymphes qui peuplent les étangs, les bois, les arbres, les forêts, qu'il ne faut pas mettre en colère. Avant de traverser une rivière ou une forêt il faut faire des offrandes et accomplir certains rites. Le faune est une divinité à corne de bouc, qui tire son origine du satyre grec et des égipans (chèvre-pan), des petits hommes velus à cornes et pieds de chèvre, sorte de diablotins sautant sur les rochers, la frayeur des bergers. Les satyres, comme les égipans sont des créatures malicieuses, se cachant derrière les arbres, surgissant inopinément pour effrayer les nymphes et les poursuivre en riant de leur effroi. Un faune effaré apparaît soudain, effaré ayant pour Rimbaud une connotation d'émerveillement que l'on retrouve dans son poème "Les effarés" dans lequel cinq enfants transis de froid sont assis devant le soupirail d'un fournil et regardent, émerveillés, le boulanger faire son pain. Notre faune mord à pleines dents les fleurs rouges, les seules fleurs couleur de la passion, comme le poète vit intensément sa passion amoureuse avec la nature. Le faune est surpris de voir notre poète dans cette situation amoureuse et continue à se nourrir, prend même du plaisir à observer la scène. On retrouve la même ironie chez Horace, ou Hugo, pour lesquels le satyre est un impudent champêtre, nu, impudique. Le faune ne respecte pas la pudeur devant la passion du poète. Horace se joue et tourmente le satyre. Lorsque le calme revient, que le faune disparaît, que le rêve prend fin, le poète se recueille et continue éveillé sa passion, le jeu de mots entrevu avec le baiser dort qui manque de signification devient le baiser d'or, le baiser d'une passion immortelle.
3 Un portrait de Verlaine
Verlaine à n'en pas douter se sera reconnu en recopiant ce poème dans le faune-satyre de son ami Rimbaud. Le crâne nu et cuivré, bossué comme un vieux chaudron, le regard farouche, Verlaine a pour beaucoup cette ressemblance comme Socrate avec le silène, nom que l'on donne par antonomase aux satyres grecs et aux faunes romains. Le faune-satyre est un être à demi brute, à demi dieu, qui effraye comme une force naturelle car il n'est soumis à aucune loi connue et tel est bien Verlaine sous les traits de ce faune. La présence de Verlaine, pour indirecte qu'elle soit est bien réelle, le paysage état d'âme, les rêves éveillés, cette poésie de lever du jour, cette chanson triste ou l'indécis se joint au précis sont des constantes chez Verlaine. Indécis, tel nous apparaît le climat de cette forêt dans le clair obscur du feuillage dont les seuls occupants sont un bouvreuil qui apparaissait déjà dans "Soleil et chair" nichant au fronton des temples grecs et un écureuil, curieuse analogie de la terminaison phonétique "œil" qui donne les quatre rimes du dernier quatrain. Les bruits et le mouvement entrent dans le poème pour dire la vie du poète, une vie qu'il ne peut dire directement, celle de l'enfance, du merveilleux, des personnages fantastiques. Au cœur de la forêt, la feuillée, cet écrin de verdure, c'est un peu son berceau, cela lui rappelle la cabane de la jeunesse, le baiser maternel, les contes fantastiques, les légendes, le ciel qu'on découvre à travers le feuillage c'est le paradis. On se comprend toujours soi-même dans son individualité à travers les rêves, les mythes et les contes merveilleux. Poésie à quatre mains, c'est probable, tellement est forte la présence et l'influence de Verlaine, de son art poétique, d'un poème spontané, sans intervention de l'intelligence, sans choix, d'un poète qui écoute, et note quoi que ce soit, sans syntaxe. Le poète entend, regarde, note et on regarde sa poésie comme un tableau au langage universel.
Conclusion
"Tête de Faune ", c'est Verlaine qui apparaît dans ce poème sous les traits d'un faune satyre mi homme mi bête et farouche. Verlaine a fortement influencé ce poème en décasyllabes, il en donne la méthode, faire parler la nature à sa place pour n'apparaître qu'écho plutôt qu'acteur. Les procédés indirects sont toujours utilisés par la plupart des poètes pour nous décrire leurs passions, leurs rêves, leurs évasions, leur vie pour notre plus grand plaisir.

Vocabulaire
Faune : Dans la mythologie romaine, un faune (du latin faunus) est une divinité champêtre rustique. Elle est représentée avec un corps d'homme, mais des pattes et des cornes de bouc. Les faunes ont tardivement été assimilés aux satyres de la mythologie grecque par les Romains. Créature du Monde du Petit Peuple, le Faune vit essentiellement dans les forêts de chênes lièges. Il se nourrit de fruits et de racines, et a coutume de dire que les humains sont de méchantes bêtes!
Feuillée
Feuillage des arbres formant abri.
Les satyres grecs
Horace met en scène, dans son œuvre, des satyres « aux oreilles pointues [...] et aux pieds de chèvres » (Odes II, 19 ), en compagnie de Nymphes et de Bacchus. Horace en fait même un idéal de vie d'harmonie avec la nature qu'il affectionne (Odes I, 1 ). Satyres et poésie sont liés ; Bacchus  protège les poètes (Épîtres I,19 ).
Le satyre est un impudent, agreste, nu dont le poète se joue et tourmente.
Baiser
Poser les lèvres sur
Le baiser dort vif et crevant l'exquise broderie
J'ai trouvé dans certains textes "acre baiser", dans le manuscrit de Verlaine, l'adjectif acre ne figure pas. De toutes façons avec acre cela fait un alexandrin et non pas un décasyllabe.
Baiser, embrasser le sol en arrivant dans un pays était un geste coutumier à Jean-Paul II en signe d'affection aux peuples qu'il visitaient. Le baiser est un signe d'affection.
"Le Satyre de Victor Hugo"
(Légende des siècles)
C'est une version plus longue que tête de faune, mais tout y est même le baiser aux plantes.
A découvrir sur le site
Webnet

LE CAHIER DE DOUAI
1- Première soirée
2-Sensation
3-Le forgeron
4-Soleil et chair
5-Ophélie
6-Bal des pendus
7-Le Châtiment de Tartuffe
8-Vénus anadyomène
9-Les réparties de Nina
10-A la musique
11-Les effarés
12-Roman
13-Le mal
14-Rages de Césars
15-Rêvé pour l'hiver
16-Le dormeur du Val
17-Au cabaret-vert
18-La Maline
19-L'éclatante victoire de Sarrebrück
20-Le buffet
21-Ma Bohème (Fantaisie)
(le n°13, "Morts de quatre-vingt-douze", n'est pas pris en compte.
Hors cahier de Douai
Les corbeaux
Les assis
Tête de faune (copie Verlaine vers septembre 1871.
Les douaniers
Oraison du soir
Chant de guerre parisien
Mes petites amoureuses
Accroupissements
Les poètes de sept ans
L'orgie parisienne ou Paris se repeuple
Le coeur du pitre
Les pauvres à l'église
Les mains de Jeanne-Marie
Les soeurs de charité
Voyelles
L'étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles...
Le juste restait droit sur ses hanches solides...
Ce qu'on dit au poète à propos des fleurs
Les premières communions
Les chercheurs de poux
Le bateau ivre
(Classement Gallimard/poésies)


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