
Les bonnes soeurs, nonnes, religieuses dédient leur vie à Dieu
Poème :
Les sœurs de charité
"Les soeurs de charité" est le 37ème poème sur 44 de "Poésies" entre "Les mains de Jeanne-Marie" et "Voyelles" (classement Gallimard/Poésies
Le jeune homme dont l'oeil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,
Et qu'eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune
Adoré, dans la Perse, un Génie inconnu,
Impétueux avec des douceurs virginales
Et noires, fier de ses premiers entêtements,
Pareil aux jeunes mers, pleurs de nuits estivales,
Qui se retournent sur des lits de diamants ;
Le jeune homme, devant les laideurs de ce monde,
Tressaille dans son cœur largement irrité,
Et plein de la blessure éternelle et profonde,
Se prend à désirer sa sœur de charité.
Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,
Tu n'es jamais la sœur de charité, jamais,
Ni regard noir, ni ventre où dort une ombre rousse,
Ni doigts légers, ni seins splendidement formés.
Aveugle irréveillée aux immenses prunelles,
Tout notre embrassement n'est qu'une question :
C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles,
Nous te berçons, charmante et grave Passion.
Tes haines, tes torpeurs fixes, tes défaillances,
Et les brutalités souffertes autrefois,
Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,
Comme un excès de sang épanché tous les mois.
- Quand la femme, portée un instant, l'épouvante,
Amour, appel de vie et chanson d'action,
Viennent la Muse verte et la Justice ardente
Le déchirer de leur auguste obsession.
Ah ! sans cesse altéré des splendeurs et des calmes,
Délaissé des deux sœurs implacables, geignant
Avec tendresse après la science aux bras almes,
Il porte à la nature en fleur son front saignant.
Mais la noire alchimie et les saintes études
Répugnent au blessé, sombre savant d'orgueil ;
Il sent marcher sur lui d'atroces solitudes.
Alors, et toujours beau, sans dégoût du cercueil,
Qu'il croie aux vastes fins, Rêves ou Promenades
Immenses, à travers les nuits de Vérité,
Et t'appelle en son âme et ses membres malades,
Ô Mort mystérieuse, ô sœur de charité. |
Poésies
1- Les étrennes des orphelins
2-Sensation
3-Soleil et chair
4-Ophélie
5-Bal des pendus
6-Le Châtiment de Tartuffe
7-Le forgeron
8-A la musique
9-Morts de Quatre-vingt-douze et 93
10-Vénus anadyomène
11-Première soirée
12-Les réparties de Nina
13-Les effarés
14-Roman
15-Le mal
16-Rages de Césars
17-Rêvé pour l'hiver
18-Le dormeur du Val
19-Au cabaret-vert
20-La Maline
21-L'éclatante victoire de Sarrebrück
22-Le buffet
23-Ma Bohème (Fantaisie)
24-Les corbeaux
25-Les assis
26-Tête de faune
27-Les douaniers
28-Oraison du soir
29-Chant de guerre parisien
30-Mes petites amoureuses
31-Accroupissements
32-Les poètes de sept ans
33-L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple
34-Le coeur du pitre
35-Les pauvres à l'église
36-Les mains de Jeanne-Marie
37-Les soeurs de charité...
38-Voyelles
39-L'étoile a pleuré rose au..
40-Le juste restait droit..
41-Ce qu'on dit au poète à..
42-Les premières communions
43-Les Chercheuses de poux
44-Le bateau ivre
Plan
1-Les désillusions amoureuses d'un adolescent
2-L'incompréhension qui e sépare des femmes
3-L'amour de la nature la sœur de charité
Commentaire rédigé
Avec "Les pauvres à l'église", "Les premières communions", "Les sœurs de charité", Rimbaud revient sur le thème religieux, matière humaine et sociale, réalité culturelle et idéologique. Indirectement Rimbaud entend dénoncer, ici, une religion contre nature, responsable de la dégénérescence féminine, de l'incapacité de la femme à assurer ses désirs et de satisfaire ceux de l'homme, accablées par des inquiétudes sexuelles et terrorisées par la religion. Rimbaud est un adolescent bien seul qui cherche l'âme sœur, une femme, une passion, une confidente qu'il aimera et qui l'aimera pour paraphraser Verlaine.
1 Les désillusions amoureuses d'un adolescent
C'est un adolescent fuyant toute force morale, ennuyé et troublé qui écrit en 1871 après ses fugues à Paris, à Bruxelles, à Douai, ses errances avec son ami Delahaye, à Paul Demeny, jeune poète comme lui de huit ans son aîné, et à qui il avait demandé de brûler ses premiers poèmes du cahier de Douai ou recueil Demeny, qui vient à peine de se marier, "Oui vous êtes heureux, vous. Je vous dis cela, -et qu'il est des misérables qui, femme ou idée, ne trouveront pas la sœur de charité". Rimbaud a traversé les déserts de l'amour, sans père, sans mère attentionnée, sans pays, n'ayant pas aimé les femmes, -quoique plein de sang- il eut son âme et son cœur, toute sa force, élevés en des erreurs étranges et tristes. La majuscule à sœur connote une personnalité religieuse ou à défaut quelque chose d'important qui est personnalisé. Baudelaire dans "Les deux bonnes sœurs" avait déjà utilisé l'expression pour désigner la débauche et la mort comme deux sœurs de charité, deux aimables filles, prodigues de baisers. Quel sens peut donc donner Rimbaud à ses sœurs de charité ? Il le précise lui-même dans la lettre à Demeny, c'est une femme ou une idée, une compagne réelle ou imaginaire qui partagerait sa solitude et sa détresse morale. La verve anticléricale de Rimbaud, à son apogée dans "Les premières communions", trouve son support dans la violence de la représentation pour dénoncer les hypocrisies d'un monde bourgeois et chrétien et affirmer le mensonge d'une communion dans l'amour. On se souvient de la jeune communiante qui passe la sainte nuit qui précède sa communion dans les latrines. Il nous donne le profil de l'amante idéale, le contraire de la femme bourgeoise, chrétienne et insolente, elle ne doit pas avoir le regard noir de l'insolence caractérisée, un ventre ou dort une ombre rousse, la rousseur étant associée ici au sang vermeil des menstruations qui sont en sommeil, en ombre au cours de leur cycle mensuel, elle doit avoir les doigts légers des "Chercheuses de poux", être jeune avec des seins ravissants. La sœur de charité dans son acceptation la plus habituelle est une religieuse qui aime Dieu et son prochain, apporte son aide à ses semblables qui en ont besoin. Notre poète, nous démontre le peu de secours qu'il attend des femmes, des aveugles, soumises, endormies les yeux ouverts. Rimbaud dénigre, rejette la société bien-pensante de son temps basée sur des mensonges. A bien observer, il a cependant tout pour séduire, il est jeune, l'oeil pétillant, un beau corps de guerrier Perse, il est dynamique, a la douceur et l'innocence de la jeunesse. Le tableau idyllique du premier quatrain est cependant modéré dans le second, les douceurs virginales de l'enfance ont les noirceurs de sa rébellion d'adolescent, ses entêtements, son impétuosité. Il aimerait rencontrer, il le désire, une Sœur de charité, une sœur remplie de passion pour lui, qui communierait avec lui et l'aimerait tel qu'il est.
2 L'incompréhension qui le sépare des femmes
Les figures féminines qui traversent les poésies dans "Roman", "On n'est pas sérieux", "Première soirée", "Rêvé pour l'hiver" présentait le rapport amoureux comme un jeu frivole et agréable. La désillusion apparue dans "Les réparties de Nina" tourne soudainement, ici, à une incompréhension fondamentale qui le sépare des femmes.
Rimbaud aurait pu faire de la femme une figure maternelle consolante et douce comme les deux grandes sœurs des "Chercheuses de poux", et la désillusion commencée dans "Les réparties de Nina", abolit cette espérance et se mue ici en cruauté. La veine satyrique de Rimbaud apparaît rapidement dans le portrait qu'il nous fait de la femme, un "monceau d'entrailles", une femme réduite à son abdomen, à ses intestins dont la proéminence est accentuée par le terme monceau, puis réduite à la seule maternité, porteuse de mamelles. Il y a dans ce portrait en dehors d'une large part de provocation, une pratique ludique de la poésie par un jeune auteur de 18 ans qui voit dans la femme souhaitée un idéal inaccessible et dans la réalité un être méprisable qui joue la comédie. La laideur de la femme est cependant atténuée par la douceur de son visage caractérisé par une une pitié douce. La femme nous est présentée avec un caractère destructeur, elle porte en elle des torpeurs, des haines, des défaillances, des brutalités d'autrefois dont elle se venge chaque mois en privant l'homme de plaisirs.
Rimbaud indirectement nous présente la société mais surtout les hypocrisies de la religion entrevue dans "Les premières communions", comme les responsables de la situation, réduisant la femme à une comédie, à un rôle secondaire, à s'accrocher à son mari, à se pendre à lui et à être porté par lui. Il ne peut, dans une telle situation y avoir d'amour, et la femme représente pour l'homme un danger qui l'épouvante. Les seules femmes qui trouveront grâce aux yeux de Rimbaud seront les femmes du peuples, des héroïnes qui défendent de nobles causes comme Jeanne-Marie. L'amour, communion du corps et de l'esprit est ici impossible en raison de la stupidité de la femme, c'est une "aveugle irréveillée aux immenses prunelles", qui ne peut comprendre l'homme et ne peut répondre à ses questions. "Tout notre embrassement n'est qu'une question", l'homme dans sa passion n'a pas les réponses à ses interrogations. On retrouve alors l'idée de "Sensation" que Rimbaud n'envisage son départ qu'en compagnie de la seule nature qui lui procure le même bonheur qu'une femme. C'est dans la nature ou dans la révolution, la justice ardente, que l'homme doit trouver les réponses aux questions qu'il se pose et le même plaisir qu'ave une femme. Il tourne en dérision le monde féminin à la fois érotique par ses embrassement et maternel dans une sorte de vagabondage poétique pour s'attaquer ensuite aux deux sœurs qui l'ont hébergé, les tantes d'Izambard à qui il reproche de l'avoir délaissé et porté peu d'intérêt à son travail poétique en geignant sur la science.
3-L'amour de la nature, la sœur de charité
Rimbaud est épouvanté par la femme, "Quand la femme, portée un instant, l'épouvante", il lui préfère la nature, la poésie et la reconnaissance de son talent. Les Sœurs implacables, les sœurs Gindre, deux bigotes qui lui servent d'exemple ici, en sœurs de charité, et qui l'ont hébergé avec gentillesse, mais répugnent à sa conduite, lui donne alors l'impulsion pour un nouveau départ. Il reconnaît qu'il n'a plus désormais le goût à l'étude, aux saintes études, aux études conventionnelles et obligées, au tableau noir sur lequel s'affiche les alchimies des professeurs. Il a été un bon élève, orgueilleux, à la recherche de prix littéraire pour un savoir bien sombre. Il considère que le moment est venu de franchir un nouveau pas, il est seul mais il est jeune, ne craint pas la mort. Le moment est venu pour lui de satisfaire l'impatience de son corps et de ses sens, de faire converger sa méditation rêveuse et son voyage réel, son errance spatiale et son vagabondage poétique. Il croit aux vastes fins, aux rêves ou promenades, à l'immensité dans des nuits de vérité. Le moment est venu de répondre à cet appel, à cette communion par le mariage entre déplacement physique et mouvement poétique qu'il réalisera avec le "Bateau ivre". Rimbaud trouve alors dans la nature, dans sa poésie , sa sœur de charité c'est à dire l'amour. Il y a aussi toujours chez Rimbaud un écœurement des puissantes odeurs corporelles, on se souvient dans 'Un cœur sous une soutane" des déboires d'un séminariste méprisé pour la forte odeur de ses chaussettes, on la retrouve ici à travers les menstruations féminines, ces manifestations qui apparaissent mensuellement chez la femme et dont l'auteur a une forte répugnance. Rimbaud souffre et sa souffrance est bizarre et insistante, elle possède une autorité inquiétante écrit-il dans "Les déserts de l'amour", il poursuit "Il faut sincèrement désirer que cette âme, égarée parmi nous tous et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses et soit digne". Ô mort mystérieuse, O sœur de charité peut se comprendre comme l'élan du cœur d'un adolescent qui ne trouve plus aucune raison de vivre. Ô mort, ce n'est pas la mort scandaleuse du "Dormeur du val", qu'il appelle, mais une mort subjective, mystérieuse, un appel du néant. Ô sœur de charité, en appelle à des consolations sérieuses pour en être digne.
Conclusion
Dans la course permanente de Rimbaud derrière l'Aube d'été, à la recherche d'un amour perdu ou jamais accordé se profile un homme enfui, le capitaine Rimbaud qui bien qu'enfoui dans le secret, condamne les femmes nobles et oisives comme incapables de retenir et de comprendre les hommes. Rimbaud extirpe de lui le mal profond de la naissance, de la filiation pour l'éradiquer. C'est dans ces grands moments de solitude et de tristesse
et qui font de lui un misérable que résonne ce qu'il entend comme la voix du vide, du néant mais aussi de la mort.
Vocabulaire
Il y a dans le texte beaucoup de mots écrits avec une majuscule.
sœur :
Le mot a plusieurs sens, un titre donné aux religieuses dans certains ordres, des choses ayant des points communs comme la poésie et la musique, des personnes féminines dans la même situation, comme des sœurs d'infortune. Le titre est copié à Baudelaire, les deux bonnes sœurs que sont la débauche et la mort, d'aimables filles.
Les sœurs dans l'oeuvre de Rimbaud
Dans "Les chercheuses de poux" il vient près du lit de l'enfant deux grandes sœurs charmantes avec de frêles doigts aux ongles argentins. Les sœurs promènent leurs doigts, fins terribles et charmeurs. L'enfant entend leurs cils noirs.
Dans "Les premières communions", la communiante fait un vol d'amour à ses sœurs stupides et compte les Anges, les Jésus.
Charité :
Amour de Dieu et du prochain, bonté, indulgence, générosité.
Monceau :
Un tas, un amas important
Entrailles :
Ensemble de viscères de l'abdomen, intestins, boyaux
.
Virginales :
D'une vierge, innocence, pureté
La muse verte :
La nature ou peut-être l'alcool, l'absinthe
Justice ardente :
La Révolution
Almes :
Nourricières
Les deux bonnes sœurs de Baudelaire
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de santé,
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
Au poète sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes.
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs,
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes ?
O Mort quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès.
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