
La Nature (avec une majuscule), ses senteurs, son silence
Poème :
Sensation
" Sensation " est le 2ème poème sur 15 du 1er Cahier
de Douai.
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, -- heureux comme avec une femme. |
LE CAHIER DE DOUAI
1er cahier
1- Première soirée
2-Sensation
3-Le forgeron
4-Soleil et chair
5-Ophélie
6-Bal des pendus
7-Le Châtiment de Tartuffe
8-Vénus anadyomène
9-Les réparties de Nina
10-A la musique
11-Les effarés
12-Roman
13-« Morts de Quatre-vingt-douze »
14-Le mal
15-Rages de Césars
2ème cahier
16-Rêvé pour l'hiver
17-Le dormeur du Val
18-Au cabaret-vert
19-La Maline
20-L'éclatante victoire de Sarrebrück
21-Le buffet
22-Ma Bohème (Fantaisie)
Plan
1-Un rêve d'adolescent fugueur
2-Bonheur et liberté
3-Femme et nature
Commentaire rédigé
C'est avec ce court poème de deux quatrains que Rimbaud commence
alors qu'il n'a pas encore 16 ans ses premiers exercices de poésie.
A cet âge notre jeune poème a encore des sensations que ressentent
bien des jeunes de cet âge, la quête d'un premier amour, le
bonheur dans la nature, les promenades romantiques.
1-Un rêve d'adolescent fugueur
Le jeune poète annonce son projet pour l'été qui
arrive, il ira dans les sentiers, au cur de la
nature pour laisser travailler tous ses sens, le toucher, l'odorat. Étrange
titre que celui de sensation au singulier que l'on retrouve
plutôt au singulier dans faire sensation, on peut
aussi bien entendre ce titre dans ce sens, faire sensation en fuguant.
A la suite de verbes d'action, on trouve des verbes que l'on peut qualifier
d'inaction, "je ne parlerai pas, je ne sentirai rien". La référence
spatio-temporelle du premier vers évoque des paysages idylliques
comme souvent en rêvent les adolescents, des ciels bleus d'été de romances amoureuses, des paysages
sauvages, déserts. Les futurs, les pluriels indiquent la multitude
des idées de destination possible et leur réalisation dans
un avenir imprécis, on sait que ce sera l'été sans autre précision, la période des vacances scolaires
car notre jeune poète est toujours scolarisé.
2 Bonheur et liberté
La liberté est inséparable de la notion de bonheur. Il y
a toujours un départ chez notre bohémien,
un affranchissement des contraintes, un éloignement de la famille,
une errance. Ce départ est mis en relief dans le premier quatrain
par des assonances en é, voyelle
ouverte, pour traduite l'ouverture nécessaire à ce départ.
J'irai au futur marque bien la décision volontaire de partir, de
ne pas rester où il séjourne actuellement, chez ses parents,
le Rimbaud fugueur apparaît déjà dans ces premières
lignes. Cette liberté suppose un espace affranchi de toutes limites, qu'évoque le vagabondage, loin des routes et
des chemins traditionnels fréquentés. Il ira par les sentiers,
ces marques de passage à peine perceptibles à la lisière
des champs, foulant même la végétation si nécessaire.
Son départ se fera loin des autres, seul. Son voyage s'apparente
à une fugue, il n'a ni destination ni durée précise,
il veut aller, au hasard, très loin, vers une sorte d'infini,
de voyage sans retour. La nature lui tient lieu de protection, elle est
douce, ce sont des soirs bleus d'été avec un peu de fraîcheur
aux pieds. Cette nature se prête, par les sensations visuelles et
auditives qu'elle suscite, aux rêves et aux désirs, l'amour
infini lui montera dans l'âme. Cette nature douce prend l'apparence
d'une femme maternelle qui accueille l'enfant fugueur et lui offre l'assurance
d'une complicité immédiate. Par la nature, il retrouve le
même bonheur amoureux qu'avec une femme.
L'auteur se rêve en vagabond, comme un bohémien,
une sorte de sans domicile fixe condamné à l'exil et à une errance sans fin dans cette nature accueillante qu'il
traverse, parcourt dans tous les sens. La répétition de
l'adverbe loin indique bien la détermination de Rimbaud dans sa
fugue.
3 Femme et nature
Le rapport avec la Nature (que Rimbaud écrit avec une majuscule
pour la personnifier ou la diviniser, à la manière des Romantiques)
est décrit comme une forme d'amour, "Et l'amour
infini me montera dans l'âme". La nature est assimilée
à une femme, " heureux comme avec une femme". Le
rapport entre l'homme et la nature en dehors du rapport amoureux est un
rapport d'équilibre, que l'on retrouve dans le même nombre
de rimes masculines (sentiers/pieds, rien/bohémien) que de rimes
féminines pleines de délicatesse ( menue/nue, âme/femme).
La disposition particulière en rimes croisées masculine
d'abord et féminine ensuite donne au poème l'idée
d'un croisement, d'une rencontre non seulement entre l'adolescent et la
nature mais aussi avec l'amour. L'atmosphère douce et musicale
de la nature donne une impression de bien-être et de bonheur qui
rappelle étrangement le bonheur amoureux. Cet amour, c'est le bonheur
de la rencontre, de l'entente, de l'harmonie avec la nature qui remplace
une femme. Comme le suggère en outre le titre, l'image que l'adolescent
se fait du bonheur est essentiellement sensuelle, subjective, individuelle
et n'exige pas d'autre présence. Les sensations tactiles qui sont
les plus souvent citées, "picoté", "fouler",
"baigner", "fraîcheur", exigent un contact physique
avec la nature, ces sensations ne peuvent exister que par le déplacement
et non le rêve. Toute réflexion, toute conscience est exclue,
" Je ne parlerai pas ; je ne penserai rien" vise à
placer notre fugueur au cur de la nature, dans sa plénitude
sensorielle. Le bonheur est à ce prix, à la sensation
pure, brute, non réfléchie ou imaginaire, voire pervertie
par une interprétation subjective. On assiste par l'organisation
syntaxique du dernier quatrain a une ascension progressive vers une exaltation sensorielle qui atteint son apogée au dernier
vers. Dans le second quatrain, le premier vers, un alexandrin a un rythme
régulier avec une césure à l'hémistiche. Le
second vers se lit d'un seul tenant, ce qui allonge le
rythme, mais le mouvement d'horizontal devient ascensionnel, on monte,
ce qui exprime l'idée d'un effort, d'une intensité croissante.
Ce mouvement ascensionnel commencé au vers précédent
se poursuit "loin, bien loin" et déborde sur le vers
suivant avec le rejet "De la nature" qui donne à la phrase
une amplitude anormale et élargit le périmètre
de vagabondage pour aboutir au but, un équilibre matérialisé
par le double tiret "heureux comme avec une femme", un état
d'harmonie, de bonheur parfait comparable à celui que l'on peut
rencontrer après d'une femme qu'on aime.
Conclusion
Dans ce court texte, on peut retrouve les sentiments d'une âme adolescente à
la recherche du bonheur, le désir de s'évader du milieu
familial, de se libérer des contraintes, de vagabonder dans la
nature, de voyager. L'éveil de la sensualité s'exprime dans la quête de sensations que Rimbaud
par timidité peut-être préfère trouver auprès
de la nature qu'auprès d'une compagnie féminine. Sur ce
dernier point Rimbaud ne changera pas. En mettant sensation au singulier, il n'est pas interdit de penser que cette fugue qu'il nous
annonce ne fera pas sensation.
Vocabulaire
Sentier
Chemin étroit.
Picoté
Marqué de petite piqûres, de petits points (à ne pas confondre avec picorer)
Fouler
Presser un corps, une substance avec les pieds
Ecouter
Vous pouvez écoutez les paroles de ce poème sur le site
http://www.editiontiphain...ion.ht
Le lien est en bas de la page d'accueil, à écouter
Ou encore un autre site
http://www.myspace.com/cellule
cliquer sur sensation pour avoir la musique et les paroles
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