10/04/2017
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RIMBAUD : Première soirée (mai-juin 1870)




Poème

Première soirée
" Première soirée " est le 1er texte du Cahier de Douai qui finit par "Ma Bohème".

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,
Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

- Je regardai, couleur de cire,
Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein, - mouche au rosier.

- Je baisai ses fines chevilles.
Elle eut un doux rire brutal
Qui s'égrenait en claires trilles,
Un joli rire de cristal.

Les petits pieds sous la chemise
Se sauvèrent : " Veux-tu finir ! "
- La première audace permise,
Le rire feignait de punir !

- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,
Je baisai doucement ses yeux :
- Elle jeta sa tête mièvre
En arrière : " Oh ! c'est encor mieux !...

Monsieur, j'ai deux mots à te dire... "
- Je lui jetai le reste au sein
Dans un baiser, qui la fit rire
D'un bon rire qui voulait bien...

- Elle était fort déshabillée
Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Plan
1 Une bien être amoureux
Un adolescent courtisan
Des réactions affectueuses
Une critique des vénus parnassiennes
2 Une déception sentimentale ironique
La résistance aux élans amoureux printaniers
Des amours à distance
Le jeu amoureux de la jeune fille, la grâce affectée

Commentaire rédigé

1 Un bien être amoureux
Ce poème en octosyllabes constitue le premier poème du cahier de Douai. Ce poème ne fut jamais publié du vivant de Rimbaud. On y découvre un Rimbaud terriblement maladroit avec les adolescentes de son âge. Parmi les 22 poèmes du recueil, il est indiscutable que sous des formes très diverses, presque le quart des pièces se ramène à la femme (Vénus Anadyomène, Les réparties de Nina, Roman). On remarque que ce poème de huit quatrains se termine par le premier quatrain qui est repris donnant l'impression d'une boucle, d'un épisode qui revient à son point de départ. On constateégalement de nombreux tirets, signes de ponctuation qui d'ordinaire dans les pièces de théâtre, indiquent les changements d'interlocuteurs ou dans un texte remplace les parenthèses, l'un au début du 1er quatrain, un autre au 3ème et au quatrième puis au milieu des 5ème, 6ème, 7ème et enfin un tiret au début du dernier quatrain. Ces tirets, dont l'un au début du texte, qui indiqueraient ici plutôt une parenthèse, une interruption dans la continuitésyntaxique sont étrangement placés. Ces signes marquent plutôt la discontinuité dans l'action détaillée du poète. Ecrit à l'âge de 16 ans, à un âge où l'on est n'est guère sérieux, ce poème marque cependant à quelques nuances près un certain bien être dans la compagnie féminine. La femme que notre poète cherche à séduire est assez jeune, elle est assise sur une chaise à moitié-nue ou plutôt habillée légèrement. La suite de l'aventure se termine par un "qui voulait bien...." dans laquelle les points de suspension sont placés pour laisser le lecteur dans le doute. Le dernier quatrain reprenant le premier et nous ramenant au point de départ laisse penser que la liaison fut un échec mais que notre auteur aura au moins eu le mérite d'essayer. Rimbaud reprend également dans ce poème ses thèmes favoris du sein-refuge et de la fleur-immondice. Dans son image du sein, "mouche au rosier", l'allusion au sein a une valeur affective, c'est l'enfant privé de tendresse qui se sent symboliquement sevré. Ce sein qui le fascine dans les premiers textes et particulièrement dans ce poème sera ensuite rejeté et tourné en dérision, avec l'emploi des mots mamelle, téton. L'insolite "mouche au rosier" donne à cette fleur une connotation de putréfaction confirmant l'assimilation de la fleur à la chair. On retrouve également dans le qualificatif mi-nue de la jeune fille le transfert à la nature de toutes les frustrations maternelles et désillusions sentimentales de notre auteur lorsqu'il parle de la terre à demi-nue.
2-Une déception sentimentale ironique
On retrouve un peu ici la "demoiselle aux petits airs charmants" de "Roman" et celle "Des réparties des Nina" qui écarte d'une phrase laconique "Et mon bureau" les propositions lyriques du poète. D'abord cette demoiselle a le droit à quelques privilèges, elle peut s'asseoir sur sa chaise, pas n'importe quelle chaise, la sienne. On observe une multitude d'adjectifs possessifs, ce sont ses pieds, son sourire, ma bouche mais ce ne sont pas ses pieds qui se retirent lorsqu'ils refusent le baiser mais les petits pieds, ce ne seraient donc pas les siens, car ceux là sont petits. Lorsque Rimbaud essuie le premier revers il abandonne les adjectifs possessifs pour des articles définis, le la. Il écorche souvent la demoiselle, elle a "la tête mièvre", fade, caractérisant une grâce affectée. La familiarité, le tutoiement laisse penser que les personnages se connaissent bien, toutefois, l'emploi de Monsieur qui indique d'ordinaire une appellation respectueuse donne à la déclaration de la demoiselle une solennité qui ajoute à l'ironie. L'ironie de Rimbaud vient certainement de sa déception devant la résistance de sa partenaire. Il croyait pouvoir parvenir à ses fins rapidement, c'est un échec, une désillusion.
Conclusion
"Première soirée " premier poème amoureux écrit par Rimbaud à l'âge de 16 ans retrace assez fidèlement les maladresses des adolescents dans leurs envolées amoureuses parmi les effluves printaniers. Rimbaud conservera ensuite de ses premières expériences amoureuses d'adolescentes, assez réduites, se résumant généralement à un déshabillage à distance, un profond mépris pour ses "petites amoureuses" .

Vocabulaire
Maline : frorme populaire de maligne, que l'on retrouve dans un autre poème.
Trille : bévue ou licence poétique, trille étant du masculin.
Papillonner : être agité d'un mouvement rapide évoquant les ailes d'un papillon, et par extension passer constamment d'une chose à une autre. On constate dans la situation, les effets de la lumière du soleil sur une "rouge" à lèvres plutôt brun (cire), il s'agit d'un scintillement. Le rayon lumineux éclaire aussi la poitrine de la jeune fille par intermittence.
Buissonnier
Se promener, flaner au lieu d'aller en classe. Généralement adjectif d'école.
Effluves
Emanation qui s'exhale du corps des êtres vivants, des fleurs.
Douai
60000 hab, chef lieu d'arrondissement du Nord sur la Scarpe dans la banlieue de Lens, à côté de Valenciennes, à 70 Km de Charleville.
Aujourd'hui Charleville-Mézières, chef lieu de département des Ardenne sur la Meuse 60000 habitants. Rimbaud y naquit en 1854 (mort à Marseille en 1891 à 37 ans).

LE CAHIER DE DOUAI
1- Première soirée
2-Sensation
3-Le forgeron
4-Soleil et chair
5-Ophélie
6-Bal des pendus
7-Le Châtiment de Tartuffe
8-Vénus anadyomène
9-Les réparties de Nina
10-A la musique
11-Les effarés
12-Roman
13-Le mal
14-Rages de Césars
15-Rêvé pour l'hiver
16-Le dormeur du Val
17-Au cabaret-vert
18-La Maline
19-L'éclatante victoire de Sarrebrück
20-Le buffet
21-Ma Bohème (Fantaisie)
Ce poème, donné à Izambard et qui figure aussi dans le manuscrit Demeny, a été publié le 13 aout 1870 dans la charge, journal satyrique, sous le titre "Trois baisers".
Intérieur de Charles Cros
(qui pourrait avoir inspiré Rimbaud)
"Joujou, pipi, caca, dodo."
Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do."
Le moutard gueule, et sa sœur tape
Sur un vieux clavecin de Pape
Le père se rase au carreau
Avant de se rendre au bureau.
La mère émiette une panade
Qui mijote, gluante et fade,
Dans les cendres. Le fils aîné
Cire, avec un air étonné,
Les souliers de toute la troupe,
Car, ce soir même, après la soupe,
Ils iront autour de Musard
Et ne rentrerons pas trop tard ;
Afin que demain l'on s'éveille
Pour une existence pareille.
"Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do"
"Joujou, pipi, caca, dodo."

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