10/04/2017
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RIMBAUD : Les poètes de sept ans (10 juin 1871)




Poème

Les poètes de sept ans
" Les poètes de sept ans " est le 9ème texte des poésies qui suivent le cahier de Douai.

A M.P. Demeny

Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d'obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
A l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s'illunait,
Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son oeil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,
De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.
C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes,
- Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté,
La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses,
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
- Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.
Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !

Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !

 

Plan
1 Une autobiographie
Une petite enfance rebelle
L'aliénation maternelle, une mère castratrice
2 A la recherche d'une pensée
L'hypocrisie des relations familiales
Le désir de liberté et de départ
Des visions romanesques
Une ébauche du bateau ivre

Commentaire rédigé

On trouve dans cet autoportrait toute la révolte de l'enfant Rimbaud face aux contraintes sociales, aux normes religieuses et à l'éveil d'une sexualité imprécise. La mère, gardienne des valeurs morales est décrite comme une dévote castratrice réprouvant tout imaginaire et toute sexualité. Le premier rôle d'une mère est de veiller à l'éducation de ses enfants, mais elle n'en observe pas les réactions, n'en saisit pas les résistances, les "répugnances". En fait même à sept ans, l'enfant cherche à sculpter sa pensée. L'effort produit par l'enfant pour le seul plaisir de ses parents n'est que pure hypocrisie réciproque, "c'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment ! " . Les parents mentent, les enfants aussi. Les mensonges d'une mère s'appuient sur la niaiserie supposée de l'enfant capable d'accepter les invraisemblances, le père Noël par exemple. L'hypocrisie des relations mère/fils sont les fils directeurs de ce poème. Le dernier vers est révélateur de la pensée de Rimbaud "En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile Écrue, et pressentant violemment la voile !". La voile c'est celle qui annonce le bateau ivre qui doit emporter Rimbaud vers d'autres rivages. Dès le premier quatrain tout rappelle le départ du bateau ivre, on ferme une page et on s'en va. Dès que la Mère se retire, que la voie est libre, c'est le départ, la mer rêvée apparaît ponctuant le récit dans une forme d'apothéose livresque très proche du Bateau ivre. Le mot "répugnances" trouve un écho paradoxal dans "la fraîcheur des latrines", une façon d'exprimer son rejet et sa révolte face à un monde d'obligations qui lui paraissent bien inutiles. Le "bleu regard, -qui ment ! " n'est que l'image d'un faux ciel, d'une fausse mer tranquille, la fausse promesse d'un amour et d'un bonheur auquel on a naïvement cru. L'enfant a besoin d'apprendre, de mûrir pour éviter ce genre de piège. Le goût assez particulier de Rimbaud pour les latrines fait basculer l'image hygiénique de ce lieu d'aisance dans la métaphore morale. Le traitement hygiénique, apparaît ici comme la métaphore de l'éducation morale que subit Rimbaud. Rimbaud passe brutalement à la vision d'escapades livresques imaginaires de son héros de sept ans. Les évocations romanesques confortent son esprit de révolte et d'évasion. Le réel ne l'intéresse pas, c'est l'imaginaire, "A sept ans, il faisait des romans, sur la vie". Dans le troisième paragraphe, l'obligation révulsante de lire la Bible, le livre du devoir, crée chez l'enfant des désordres psychologiques, des traumatismes, "Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve." On remarque alors que comparé aux bonheurs oniriques de la lecture de ses romans, Rimbaud est confronté à une oppression en opposition à la liberté dont bénéficie tous les héros de ses romans. Cela éclaire d'un jour nouveau l'ensemble du Bateau ivre et la formule étonnante, "Mais, vrai, j'ai trop pleuré !". Dans le même mouvement se précise la vision politique précommunarde associée à cette révolte. Dans ce poème s'éclairent les perspectives politiques du Bateau ivre. Il est déjà mention de "crieurs", qui crient leur injustice, rappelant les " Peaux-rouges criards" du bateau ivre. Le grondement des foules est une révolte métaphorisée de la houle marine par le jeu de paronymes, houle qui entravait l'avancée du bateau de la liberté. L'image de la révolte et de répression rêvée se retrouvera dans le bateau ivre avec les "haleurs", personnes accomplissant leur travail de tirer le navire vers l'avant et qui seront cloués nus aux poteaux de couleurs. Rimbaud jour sur les éléments en colère, soit dans la nature soit chez l'être humain en une succession d'allusions métaphoriques aux mouvements de foule. Ce sont les "cieux crevant en éclairs", les foules qui "grondent". La suite du poème bascule dans des visions parentes du bateau ivre. "la prairie amoureuse", des "houles, Lumineuses", des "parfums sains", des "pubescences d'or", tout un remuement calme d'images, d'odeurs qui prennent leur essor. C'est d'ailleurs le terme "essor" qui clôt la strophe en une sorte de point d'orgue. Les "sombres choses" évoquées en début de la strophe suivante, préparent le lecteur aux visions éblouissantes du Bateau ivre, le grand rêve de la "Liberté ravie". On assiste à un final exalté et hyperbolique dans la transformation liquide de la "chambre, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité" en une sorte d'aquarium. L'apothéose littéraire finale, "les fleurs de chair aux bois sidérals" ont une résonance baudelairienne. On pense au vertige des parfums exotiques où par le seul imaginaire on peut obtenir la vision d'une île exotique. Dans ce poème on retrouve comme une filiation poétique Baudelaire, Hugo,qui justifie le pluriel du titre. On remarquera le développement du thème du déluge, les "forêts noyées", les "foules" métaphorisées en "houles" en comparaison aux épanchements liquides des moments d'infinie tristesse puis celui de la création littéraire avec le "roman" qui est lu mais aussi "sans cesse médité", en constante élaboration par une communication simultanée d'images d'extérieur et d'intérieur de la chambre qui démontre que les romans ne sont pas forcément une expérience de l'écriture, mais, une expérience de l'imaginaire. L'emploi du terme "roman" est métaphorique et coloré d'une conception romanesque positive, parce que libératoire politiquement. La valeur du pluriel du titre tend à présenter le personnage fictif de ce récit comme une jeune rêveur opprimé substituableà bien d'autres. Le rêve permet la multiplication des identifications et le " je" du poème initialement biographique s'universalise dans le lecteur qui s'identifie à notre héros. Hugo ne disait rien de plus dans la préface des Contemplations : "Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !".
Conclusion
L'odyssée poétique
à venir, celle du bateau ivre est ici annoncée avec force avec des scènes de bruit et de fureur. Il légitime son aventure par des relations familiales difficiles et une sexualité peu affirmée dans laquelle les jeunes filles de son âge ont les traits d'une voisine "brutale", fille d'ouvriers. Il aspire à d'autres horizons, à un véritable dépaysement mais il n'est pas le seul adolescent à se réfugier avec ses colères et ses espérances dans le mirage ambigu des vers et des quatrains. Si dans les premiers poèmes on pouvait sentir l'imitation, le pastiche ou la parodie, ce poème original atteste de la précocité de son génie.

Vocabulaire
Devoir : Ce à quoi on est obligé par la loi, la morale. Les devoirs religieux, les devoirs de l'amitié. Le devoir est aussi le travail ou l'exercice écrit que doit faire un élève, un étudiant. Le livre du devoir : on peut penser qu'il s'agit de la bible, ou du livre qui sert d'appui au travail scolaire.
Eminent : qui est au dessus du niveau commun.
Eminences : surélévation, ici il y a un jeu de mot entre le front et les éminences.
Latrines : lieux d'aisance, sommaires, sans installations sanitaires dans un camp, une caserne, une prison. Ici utilisé dans un sens péjoratif pour WC.
S'illunait : prendre la couleur blafarde de la lune, néologisme de Rimbaud.
Darne : darne est employé dans les Ardennes au sens de pris de vertige.
Espaliers : Rangée d'arbres, généralement fruitiers palissés contre un mur.
L'alcôve : renfoncement ménagé dans une pièce pour recevoir le lit.
Pubescence : se dit d'une feuille, d'une tige couverte de poils fins et courts.
Sidéral : Relatif aux astres.
Des fleurs de chair aux bois sidéral déployées :
La fleur de chair est la partie la plus fine, la meilleure de la chair (la fleur de sel), généralement un voile blanchâtre. Ce vers est une façon élégante de dire qu'il y a comme du givre aux arbres.

LE CAHIER DE DOUAI
1- Première soirée
2-Sensation
3-Le forgeron
4-Soleil et chair
5-Ophélie
6-Bal des pendus
7-Le Châtiment de Tartuffe
8-Vénus anadyomène
9-Les réparties de Nina
10-A la musique
11-Les effarés
12-Roman
13-Le mal
14-Rages de Césars
15-Rêvé pour l'hiver
16-Le dormeur du Val
17-Au cabaret-vert
18-La Maline
19-L'éclatante victoire de Sarrebrück
20-Le buffet
21-Ma Bohème (Fantaisie)
Autres poésies
Les corbeaux
Les assis
Tête de faune
Les Douaniers
Oraison du soir
Chant de guerre parisien
Mes petites amoureuses
Accroupissements
Les poètes de sept ans
L'orgie parisienne
Le coeur du pitre
Les pauvres à l'église


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