28/10/2015
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Le bal des pendus (1870)




Poème
Le bal des pendus

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse!
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
Hop, qu'on ne cache plus si c'est bataille ou danse!
Belzébuth, enragé, racle ses violons!

Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau :

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux raides heurtant armures de carton.

Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont répondant, des forêts violettes :
À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !

Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou
Emporté par l'élan : tel un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Ballade des pendus de François Villon (1431-1463)

Freres humains, qui aprés nous vivez,
N'ayez les cueurs contre nous endurcis,
Car se pitié de nous povres avez,
Dieu en aura plus tost de vous mercis.
Vous nous voiez cy attachez cinq, six :
Quant de* la chair, que trop avons nourrie, *quant à
El est pieça* devoree et pourrie,                        *il y a longtemps
Et nous, les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Se freres vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdaing, quoy que fusmes occis*            *tués
Par justice ... touteffois, vous sçavez
Que tous hommes n'ont pas le sens rassis.
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie*, *harcelés
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

La pluye nous a esbuez* et lavez *lessivés
Et le soleil desechiez et norcis.
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis;
Puis çà, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oyseaulx que dez a coudre.
Ne soiez donc de nostre confrairie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

Prince Jesus qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'ayons que faire ne que souldre* ! *payer, cf. soldat
Humains, icy n'a point de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.
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BALLADE DES PENDUS (LE VERGER DU ROI LOUIS)

de Banville
Gringoire

Sur ses larges bras étendus,
La forêt où s'éveille Flore,
A des chapelets de pendus
Que le matin caresse et dore.
Ce boit sombre, où le chêne arbore
Des grappes de fruits inouïs
Même chez le Turc et le More,
C'est le verger du roi Louis.

Tous ces pauvres gens morfondus,
Roulant des pensers qu'on ignore,
Dans des tourbillons éperdus
Voltigent, palpitants encore.
Le soleil levant les dévore.
Regardez-les, cieux éblouis,
Danser dans les feux de l'aurore.
C'est le verger du roi Louis.

Ces pendus, du diable entendus,
Appellent des pendus encore.
Tandis qu'aux cieux, d'azur tendus,
Où semble luire un météore,
La rosée en l'air s'évapore,
Un essaim d'oiseaux réjouis
Par-dessus leur tête picore.
C'est le verger du roi Louis.

Envoi
Prince, il est un bois que décore
Un tas de pendus enfouis
Dans le doux feuillage sonore.
C'est le verger du roi Louis !

Commentaire rédigé
Introduction
La continuité d'un devoir scolaire
1-Un plagiat déstructuré d'une ballade médiévale
2-Un bal virtuel, un pastiche sarcastique
3-Une poésie romantique
Conclusion
Un mélange de style et d'époques
Ce poème a une origine scolaire et reprend un devoir de français donné par son jeune professeur Izambard dans lequel il s'agissait d'écrire au nom Charles d'Orléans une lettre au roi Louis XI pour obtenir la grâce du bandit et poète Villon menacé de la potence. Dans cette lettre Rimbaud prenant la défense des déshérités mais aussi des poètes, nous présente Villon comme un "bon folastre" et s'en prend aux juges, les terribles oiseaux noirs. Rimbaud dans "le bal des pendus" reprend le thème de cette justice cruelle et inverse les rôles, les pendus sont ici les paladins, des chevaliers des temps modernes, qui défendent les causes justes. Il est composé de 9 quatrains d'alexandrins en symétrie autour du quatrain 5 et de deux quatrains identiques d'octosyllabes qui commencent et achèvent le poème (incipit et clausule) à l'exemple "d'Ophélie" et de "Première soirée", lui donnant une structure circulaire de boucle. Le titre donne le ton, c'est un bal, une fête joyeuse dans laquelle ceux qui défendent une juste cause vont à leur tour danser au bout d'un gibet. Rimbaud, à cette époque, n'a que 16 ans (né en 1854), il vit misérablement et a déjà connu la prison à Mazas pour avoir voyagé sans billet, il n'en a que plus de haine contre la justice. Rimbaud reprend pour le plagier, la ballade des pendus du parnassien Banville et celle du bandit François Villon, condamné à la pendaison. Si la ballade des pendus de François Villon est une complainte de mourants à l'adresse des bien-vivants, le bal des pendus de Rimbaud est un poème de joie sarcastique envers les représentants et défenseurs de l'ordre établi, les palatins, livrés ici au diable Belzebuth derrière lequel se cache évidemment notre poète.
Un plagiat déstructuré d'une ballade médiévale
Rimbaud ne fut certes pas le premier adolescent à se réfugier avec ses colères et ses espérances dans le mirage ambigu des vers et des quatrains. Nous sommes confrontés dès le titre à sa volonté adolescente de choquer le bon goût bourgeois qui se reconnaîtra dans la situation du pendu avec son "armure de carton". Sous le diable Belzébuth qui maltraite les pendus en début de poème, se cache la volonté évidente de notre poète de secouer, de frapper, de perturber, d'angoisser l'ordre bourgeois établi et de se faire une place. Mais à la fin du poème, il intervient directement sous la forme d'un squelette fou, bondissant, se cabrant, ricanant, un baladin avec ses "bohémienneries". Rimbaud, tel le petit Poucet nous laisse toujours quelques indices. Nos pendus, les bourgeois, sont trop gros, trop lourds dans leurs armures métalliques de "palatin", prennent trop d'espace. La diète de la prison, leur permet désormais d'effectuer des gestes plus harmonieux, des cabrioles sur de longs tréteaux, autre "bohémiennerie. Les premiers poèmes du cahier de Douai sentent tous l'imitation , la parodie des grands maîtres qui font rêver, Hugo, Banville. Pour dire sa révolte contre un monde encrassé, enlisé, hypocrite, injuste, qu'il entend bien secouer ("secouez-moi ces capitans funèbres") et parfaire son apprentissage poétique, il se sert ici de ses souvenirs littéraires, Les Misérables de Victor Hugo, le souvenir d'un Quasimodo retrouvé parmi les pendus du gibet de Montfaucon en plein Paris. L'écriture des premiers poèmes est une écriture violente teintée d'humour sarcastique. La ballade médiévale est un genre à la mode à l'époque de Villon, pratiquée par les troubadours, poètes, chanteurs et musiciens pour faire danser (baller) les belles dames et demoiselles en leurs châteaux pendant que leurs nobles maris, guerroient. Ces ballades ont une structure fixe de trois strophes carrées (huitains d'octosyllabes, dizains de décasyllabes, douzains d'alexandrins). Notre jeune poème s'en affranchit et reste fidèle aux quatrains et plus classiquement en bon élève à l'alexandrin. L'atroce vision hivernale, neigeuse et nocturne de ces pendus nous montre une complicité évidente de notre mauvais garçon révolté, fugueur avec le rebelle poète et bandit François Villon qui tua un prêtre, ce qui n'était pas pour lui déplaire. Dans ce poème macabre c'est le diable Belzébuth qui mène la danse, anobli pour l'occasion du titre de Messire Belzébuth, c'est le mal, il donne des coups (un revers de savate), pousse les pendus les uns contre les autres (les pantins choqués). La ballade est une poésie lyrique du moyen-âge obéissant à des règles strictes de trois strophes suivies d'un "envoi". Elle est ici reprise, recomposée, modifiée même dans le titre. La ballade, complainte dansante est devenue bal, plaisir populaire, mais danse macabre, bruyante, de pendus que l'on reconnaîtra comme les nobles, les juges, les nantis, les gens en place, au bout d'une corde. Les rôles sont inversés, le chevalier, le notable habitués aux danses qu'accompagnent les troubadours sont désormais bien maigres rappelant Villon nourri de peu de pain lors de son séjour en prison, ils peuvent désormais faire des saut légers, des pirouettes. Rimbaud conserve aux paladins, l'armure métallique en comparant les pendus à une orgue et donne à ses paladins du diable une armure de carton, il les allège pour qu'ils puissent s'élever (cabrioler). Les pendus deviennent des pantins manipulés par le mal (le diable) qui tire les ficelles (la cravate). Le pendu a des sandales, la chaussure du riche ou celle du pèlerin, le diable ainsi que les pauvres n'ont que des savates. Le mouvement circulaire devient un mouvement infernal, les paladins qui pensaient avoir gagné leur "paradis" sont les jouets du diable, ils se dégradent rapidement, ils se déshabillent de leur chair (expression empruntée à Gautier). Le calvaire des malheureux se poursuit par des coups de "savate", ils sont violentés, entrechoqués, humiliés. Ce rythme infernal imposé aux personnages par le diable Belzébuth est encore accentué par les onomatopées, hop, hourra, Oh, holà.
Un bal virtuel, un pastiche sarcastique
Dans la poésie de Villon, les pendus sont des morts qui s'adressent aux vivants. Dans notre poème nos pendus sont bien vivants, ils enlacent comme par pudeur leurs corps avec leurs bras dans la dégradation de leurs corps (le déshabillage de chair). Rimbaud rend la situation encore plus comique avec l'image de la neige qui en tombant recouvre pudiquement la tête du pendu d'un chapeau ou celle des plumes du corbeau qui leur creusent le crâne mais leur fait aussi un panache, et cela sur fond musical de vent glacial. Le ciel assimilé au paradis est en feu, il n'y a plus de salut. Ces pendus amaigris par un séjour virtuel en prison ressemblent à des squelettes qui s'entrechoquent, ils en appellent à Dieu, prient mais ils ne sont pas ici dans un moustier (monastère), leurs vertèbres ressemblent à un chapelet (expression empruntée à Gautier). Tous ces notables bien pensants, ces bourgeois, représentés ici par les paladins se sont que des gens sournois, qui à force de s'accrocher à leurs avantages ont les doigts crochés (cassés), ce ne sont que de bouffons marquis (capitan).
Un poésie romantique
Rimbaud en adolescent contestataire, en révolté ne manquera pas de dénoncer dans ses premiers poèmes la misère des "choses vues" avec la même emphase et le même souffle qu'un Hugo dans les "Châtiments". Si Hugo accumule les blasphèmes contre son ennemi de toujours, Napoléon III, Rimbaud s'en prend à la religion hypocrite de son enfance, à la bigoterie, à la tartufferie qu'elle entraîne (Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés). Rimbaud invective à la moindre occasion le Dieu des hypocrites et des "planqués" comme naguère Hugo voulait faire souffler un vent révolutionnaire à la poésie-monachie et mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Rimbaud est déjà bien romantique, il refuse les thèmes classiques de l'homme de raison, de la société organisée, de l'esprit des lois. Il est lyrique, fait parler son cœur, peint les drames de la vie, s'indigne, se révolte avec un goût prononcé pour le bonheur dans la mort (le chant des ossements), les ténèbres, la mort. En reprenant ici Satan qui conduit le bal, Rimbaud ne se démarque pas encore des romantiques.
Conclusion
De ce divorce fondamental entre les rêves d'adolescent et le réel naît chez Rimbaud une conscience malheureuse qu'amplifie sa passion généreuse. Ce premier poème est dans la lignée des poèmes de débutants profondément marqué par l'imitation. Notre voyant qui apparaît plus ici comme un voyeur nous donne cependant une facette de son talent. Même s'il s'agit d'une reprise, le poème conserve une touche originale, un agencement particulier provoqués par des rapports de compensation. Les mots qu'il emprunte (palatin, pantin), les vers qu'il imite, les strophes qu'il réinvente sont pour cet adolescent révolté les supports d'une distanciation avec son univers familial et social. Dans l'ensemble de ses premiers poèmes se retrouvent ses malheurs domestiques, une vie sans père et la présence d'une mère bigote omniprésente et les difficultés à s'imposer dans le monde littéraire. Dans ce poème il nous brocarde sans ménagement la justice mais aussi toute la bourgeoisie de province racornie. La caricature avec les palatins est audacieuse, un peu anachronique cependant.

Vocabulaire
Messire

Ancien titre d'honneur donné à toute personne noble (rappelez-vous le Messire dans les visiteurs ou Montand dans Ruy-Blas).
Belzébuth
Dieu philistin dans le Nouveau Testament (Baal Zebub ou dieu des mouches), c'est à dire le diable.
Cravate
Jeu de mot de Rimbaud, la cravate est le morceau d'étoffe que l'on porte autour du coup, signe d'apparenance à une certaine classe sociale et familièrement toute corde au cou.
Gibet
Potence servant à la pendaison. Comme la potence n'a qu'un seul bras, le qualificatif de manchot, celui qui est privé de la main ou du bras (personnalisation de la potence).
Paladin
Chevalier du moyen âge, en quête de causes justes. On lira beaucoup ces temps ci dans la presse "les paladins de GW Bush" pour la guerre en Irak.
Paladin du diable
Chevalier défendant des causes injustes, diaboliques. Hérétique, infidèle
(voir mon site sur les cathares http://lescathares.free.frl

Saladin
De Saladin 1er sultan, entra dans Jérusalem et suscita la 3ème croisade. Saladin homme chevaleresque inspira de nombreuses légendes. Par extension, les arabes, les infidèles.
Capitan
Personnage de la comédie italienne, personnage, généralement marquis, ridicule.
Cabrioler
faire des cabrioles, des sauts légers comme un cabri, une petite chèvre, pirouette.
Moustier
Homme du Neandertal (un crâne) mais aussi
Baladin
Bouffon de comédie, farceur de place publique. Comédien ambulant.
Pantin
Personne influençable et versatile .
Savate
Chaussure vieille et usée, traîner la savate. Chaussure de pauvre en opposition à Sandale, chaussure de riche. La sandale est aussi la chaussure du pèlerin.
Les répétitions du texte
danse, danser, danseur 9 fois

bal 2 fois
baladin

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