
3 pendus
Poème : Le bal des pendus
Le "Bal des pendus est le 5ème poème sur 44 du recueil "Poésies"
Au
gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!
Et
les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah,
les gais danseurs qui n'avez plus de panse!
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
Hop, qu'on ne cache plus si c'est bataille ou danse!
Belzébuth, enragé, racle ses violons!
Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau :
Le
corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux raides heurtant armures de carton.
Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont répondant, des forêts violettes :
À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...
Holà,
secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou
Emporté par l'élan : tel un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au
gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins. |
Poésies
1- Les étrennes des orphelins
2-Sensation
3-Soleil et chair
4-Ophélie
5-Bal des pendus
6-Le Châtiment de Tartuffe
7-Le forgeron
8-A la musique
9-Morts de Quatre-vingt-douze et 93
10-Vénus anadyomène
11Première soirée
12-Les réparties de Nina
13-Les effarés
14-Roman
15-Le mal
16-Rages de Césars
17-Rêvé pour l'hiver
18-Le dormeur du Val
19-Au cabaret-vert
20-La Maline
21-L'éclatante victoire de Sarrebrück
22-Le buffet
23-Ma Bohème (Fantaisie)
24-Les corbeaux
25-Les assis
26-Tête de faune
27-Les douaniers
28-Oraison du soir
29-Chant de guerre parisien
30-Mes petites amoureuses
31-Accroupissements
32-Les poètes de sept ans
33-L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple
34-Le coeur du pitre
35-Les pauvres à l'église
36-Les mains de Jeanne-Marie
37Les soeurs de charité...
38-Voyelles
39-L'étoile a pleuré rose au..
40-Le juste restait droit..
41-Ce qu'on dit au poète à..
42-Les premières communions
43-Les Chercheuses de poux
44-Le bateau ivre
Ballade des pendus de François Villon (1431-1463)
La ballade des pendus
Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
BALLADE DES PENDUS (LE VERGER DU ROI LOUIS)
de Banville
Gringoire
Sur ses larges bras étendus,
La forêt où s'éveille Flore,
A des chapelets de pendus
Que le matin caresse et dore.
Ce boit sombre, où le chêne arbore
Des grappes de fruits inouïs
Même chez le Turc et le More,
C'est le verger du roi Louis.
Tous ces pauvres gens morfondus,
Roulant des pensers qu'on ignore,
Dans des tourbillons éperdus
Voltigent, palpitants encore.
Le soleil levant les dévore.
Regardez-les, cieux éblouis,
Danser dans les feux de l'aurore.
C'est le verger du roi Louis.
Ces pendus, du diable entendus,
Appellent des pendus encore.
Tandis qu'aux cieux, d'azur tendus,
Où semble luire un météore,
La rosée en l'air s'évapore,
Un essaim d'oiseaux réjouis
Par-dessus leur tête picore.
C'est le verger du roi Louis.
Envoi
Prince, il est un bois que décore
Un tas de pendus enfouis
Dans le doux feuillage sonore.
C'est le verger du roi Louis !
Commentaire
rédigé
Introduction
La continuité d'un devoir scolaire
1-Un plagiat déstructuré d'une ballade médiévale
2-Un bal virtuel, un pastiche sarcastique
3-Une poésie romantique
Conclusion
Un mélange de style et d'époques
Ce poème a une origine scolaire et reprend un
devoir de français donné par son jeune professeur Izambard
dans lequel il s'agissait d'écrire au nom Charles d'Orléans
une lettre au roi Louis XI pour obtenir la grâce
du bandit et poète Villon menacé de la potence. Dans cette
lettre Rimbaud prenant la défense des déshérités mais aussi des poètes, nous présente Villon comme un "bon folastre" et s'en prend aux juges,
les terribles oiseaux noirs. Rimbaud dans "le bal
des pendus" reprend le thème de cette justice cruelle et inverse les rôles, les pendus sont ici les paladins,
des chevaliers des temps modernes, qui défendent les causes justes. Il est composé
de 9 quatrains d'alexandrins en symétrie autour du quatrain 5 et
de deux quatrains identiques d'octosyllabes qui commencent
et achèvent le poème (incipit et clausule) à l'exemple
"d'Ophélie" et de "Première
soirée", lui donnant une structure circulaire de boucle. Le titre donne le ton, c'est un bal,
une fête joyeuse dans laquelle ceux qui défendent une
juste cause vont à leur tour danser au bout d'un gibet. Rimbaud, à
cette époque, n'a que 16 ans (né en 1854), il vit misérablement et a déjà connu la prison à Mazas pour avoir voyagé
sans billet, il n'en a que plus de haine contre la justice.
Rimbaud reprend pour le plagier, la ballade des pendus du parnassien Banville et celle du bandit François Villon, condamné à la pendaison. Si la ballade des pendus de François
Villon est une complainte de mourants à l'adresse
des bien-vivants, le bal des pendus de Rimbaud est un poème de joie sarcastique envers
les représentants et défenseurs de l'ordre établi, les palatins, livrés ici au diable Belzebuth derrière lequel se cache évidemment notre poète.
Un plagiat déstructuré d'une ballade médiévale
Rimbaud ne fut certes pas
le premier adolescent à se réfugier avec ses colères et ses espérances dans
le mirage ambigu des vers et des quatrains. Nous sommes
confrontés dès le titre à sa volonté adolescente
de choquer le bon goût bourgeois qui se reconnaîtra dans la situation du pendu avec son "armure
de carton". Sous le diable Belzébuth qui maltraite les pendus
en début de poème, se cache la volonté évidente
de notre poète de secouer, de frapper, de perturber, d'angoisser
l'ordre bourgeois établi et de se faire une place. Mais à
la fin du poème, il intervient directement sous la forme d'un squelette
fou, bondissant, se cabrant, ricanant, un baladin avec ses "bohémienneries".
Rimbaud, tel le petit Poucet nous laisse toujours quelques indices. Nos
pendus, les bourgeois, sont trop gros, trop lourds dans leurs armures métalliques
de "palatin", prennent trop d'espace. La diète de la
prison, leur permet désormais d'effectuer des gestes plus harmonieux,
des cabrioles sur de longs tréteaux, autre "bohémiennerie.
Les premiers poèmes du cahier de Douai sentent tous l'imitation
, la parodie des grands maîtres qui font rêver,
Hugo, Banville. Pour dire sa révolte contre un monde encrassé,
enlisé, hypocrite, injuste, qu'il entend bien secouer ("secouez-moi
ces capitans funèbres") et parfaire son apprentissage poétique,
il se sert ici de ses souvenirs littéraires, Les Misérables
de Victor Hugo, le souvenir d'un Quasimodo retrouvé parmi les pendus
du gibet de Montfaucon en plein Paris. L'écriture des premiers
poèmes est une écriture violente teintée d'humour
sarcastique. La ballade médiévale est un genre à
la mode à l'époque de Villon, pratiquée par les troubadours,
poètes, chanteurs et musiciens pour faire danser (baller) les belles
dames et demoiselles en leurs châteaux pendant que leurs nobles
maris, guerroient. Ces ballades ont une structure fixe
de trois strophes carrées (huitains d'octosyllabes, dizains de
décasyllabes, douzains d'alexandrins). Notre jeune poème
s'en affranchit et reste fidèle aux quatrains
et plus classiquement en bon élève à l'alexandrin.
L'atroce vision hivernale, neigeuse et nocturne de ces
pendus nous montre une complicité évidente de notre mauvais
garçon révolté, fugueur avec le rebelle poète
et bandit François Villon qui tua un prêtre,
ce qui n'était pas pour lui déplaire. Dans ce poème
macabre c'est le diable Belzébuth qui mène la danse, anobli
pour l'occasion du titre de Messire Belzébuth, c'est
le mal, il donne des coups (un revers de savate), pousse les pendus les
uns contre les autres (les pantins choqués). La
ballade est une poésie lyrique du moyen-âge obéissant
à des règles strictes de trois strophes suivies d'un "envoi".
Elle est ici reprise, recomposée, modifiée même dans
le titre. La ballade, complainte dansante est devenue bal,
plaisir populaire, mais danse macabre, bruyante, de pendus que l'on reconnaîtra
comme les nobles, les juges, les nantis, les gens en place, au bout d'une
corde. Les rôles sont inversés, le chevalier, le notable
habitués aux danses qu'accompagnent les troubadours sont désormais bien maigres rappelant Villon nourri de peu de pain lors
de son séjour en prison, ils peuvent désormais faire des
saut légers, des pirouettes. Rimbaud conserve
aux paladins, l'armure métallique en comparant les pendus à
une orgue et donne à ses paladins du diable une armure de carton,
il les allège pour qu'ils puissent s'élever (cabrioler).
Les pendus deviennent des pantins manipulés par le mal (le diable)
qui tire les ficelles (la cravate). Le pendu a des sandales,
la chaussure du riche ou celle du pèlerin, le diable ainsi que
les pauvres n'ont que des savates. Le mouvement circulaire
devient un mouvement infernal, les paladins qui pensaient
avoir gagné leur "paradis" sont les jouets du diable,
ils se dégradent rapidement, ils se déshabillent de leur
chair (expression empruntée à Gautier). Le calvaire des malheureux
se poursuit par des coups de "savate", ils sont violentés,
entrechoqués, humiliés. Ce rythme infernal imposé
aux personnages par le diable Belzébuth est encore accentué
par les onomatopées, hop, hourra, Oh, holà.
Un bal virtuel, un pastiche sarcastique
Dans la poésie de Villon, les pendus sont des morts qui s'adressent aux vivants. Dans notre poème nos pendus sont bien vivants, ils enlacent comme par pudeur leurs corps avec
leurs bras dans la dégradation de leurs corps (le déshabillage
de chair). Rimbaud rend la situation encore plus comique avec l'image de la neige qui en tombant recouvre pudiquement la tête du pendu d'un chapeau ou celle des plumes du corbeau qui leur creusent le crâne mais leur fait aussi un panache,
et cela sur fond musical de vent glacial. Le ciel assimilé au paradis
est en feu, il n'y a plus de salut. Ces pendus amaigris par un séjour
virtuel en prison ressemblent à des squelettes qui s'entrechoquent,
ils en appellent à Dieu, prient mais ils ne sont pas ici dans un moustier (monastère), leurs vertèbres ressemblent à
un chapelet (expression empruntée à Gautier). Tous ces notables
bien pensants, ces bourgeois, représentés ici par les paladins
se sont que des gens sournois, qui à force de s'accrocher à
leurs avantages ont les doigts crochés (cassés), ce ne sont
que de bouffons marquis (capitan).
Un poésie romantique
Rimbaud en adolescent contestataire, en révolté ne manquera pas de dénoncer dans ses premiers
poèmes la misère des "choses vues" avec la même emphase et le même souffle qu'un Hugo dans les "Châtiments".
Si Hugo accumule les blasphèmes contre son ennemi de toujours,
Napoléon III, Rimbaud s'en prend à la religion hypocrite
de son enfance, à la bigoterie, à la tartufferie qu'elle
entraîne (Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés).
Rimbaud invective à la moindre occasion le Dieu des hypocrites
et des "planqués" comme naguère Hugo voulait faire
souffler un vent révolutionnaire à la poésie-monachie
et mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Rimbaud est déjà
bien romantique, il refuse les thèmes classiques de l'homme de
raison, de la société organisée, de l'esprit des
lois. Il est lyrique, fait parler son cur, peint les drames de la
vie, s'indigne, se révolte avec un goût prononcé pour
le bonheur dans la mort (le chant des ossements), les ténèbres,
la mort. En reprenant ici Satan qui conduit le bal, Rimbaud ne se démarque
pas encore des romantiques.
Conclusion
De ce divorce fondamental entre les rêves d'adolescent et le réel naît chez Rimbaud une conscience
malheureuse qu'amplifie sa passion généreuse. Ce
premier poème est dans la lignée des poèmes de débutants profondément marqué par l'imitation. Notre
voyant qui apparaît plus ici comme un voyeur nous
donne cependant une facette de son talent. Même s'il s'agit d'une
reprise, le poème conserve une touche originale, un agencement
particulier provoqués par des rapports de compensation. Les mots
qu'il emprunte (palatin, pantin), les
vers qu'il imite, les strophes qu'il réinvente sont pour cet adolescent
révolté les supports d'une distanciation avec son univers
familial et social. Dans l'ensemble de ses premiers poèmes se retrouvent
ses malheurs domestiques, une vie sans père et la présence
d'une mère bigote omniprésente et les difficultés à s'imposer dans le monde littéraire. Dans ce poème il
nous brocarde sans ménagement la justice mais aussi toute la bourgeoisie
de province racornie. La caricature avec les palatins est audacieuse,
un peu anachronique cependant.
Vocabulaire
Messire
Ancien titre d'honneur donné à toute personne noble (rappelez-vous le Messire dans les visiteurs ou Montand dans Ruy-Blas).
Belzébuth
Dieu philistin dans le Nouveau Testament (Baal Zebub ou dieu des mouches), c'est à dire le diable.
Cravate
Jeu de mot de Rimbaud, la cravate est le morceau d'étoffe que l'on porte autour du coup, signe d'apparenance à une certaine classe sociale et familièrement toute corde au cou.
Gibet
Potence servant à la pendaison. Comme la potence n'a qu'un seul bras, le qualificatif de manchot, celui qui est privé de la main ou du bras (personnalisation de la potence).
Paladin
Chevalier du moyen âge, en quête de causes justes.
On lira beaucoup ces temps ci dans la presse "les paladins de GW
Bush" pour la guerre en Irak.
Paladin du diable
Chevalier défendant des causes injustes, diaboliques. Hérétique,
infidèle
(voir mon site sur les cathares http://lescathares.free.frl
Saladin
De Saladin 1er sultan, entra dans Jérusalem et suscita la 3ème croisade. Saladin homme chevaleresque inspira de nombreuses légendes. Par extension, les arabes, les infidèles.
Capitan
Personnage de la comédie italienne, personnage, généralement marquis, ridicule.
Cabrioler
faire des cabrioles, des sauts légers comme un cabri, une petite
chèvre, pirouette.
Moustier
Homme du Neandertal (un crâne) mais aussi
Baladin
Bouffon de comédie, farceur de place publique. Comédien ambulant.
Pantin
Personne influençable et versatile
.
Savate
Chaussure vieille et usée, traîner la savate. Chaussure de
pauvre en opposition à Sandale, chaussure de riche. La sandale
est aussi la chaussure du pèlerin.
Les répétitions du texte
danse, danser, danseur 9 fois
bal 2 fois
baladin
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