13/11/2018
Rimbaud expliqué Poésies

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RIMBAUD : Les pauvres à l'église (1871) Poésies



Poème : Les pauvres à l'église
" Les pauvres à l'église" est le 35ème poème sur 44 des poésies qui suivent le cahier de Douai.

Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église
Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux
Vers le chœur ruisselant d'orrie et la maîtrise
Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux ;

Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire,
Heureux, humiliés comme des chiens battus,
Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire,
Tendent leurs oremus risibles et têtus.

Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses,
Après les six jours noirs ou Dieu les fait souffrir !
Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses,
Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir.

Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe,
Une prière aux yeux et ne priant jamais,
Regardent parader mauvaisement un groupe
De gamines avec leurs chapeaux déformés.

Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote :
C'est bon. Encore une heure ; après, les maux sans noms !
- Cependant, alentour, geint, nasille, chuchote
Une collection de vieilles à fanons :

Ces effarés y sont et ces. épileptiques
Dont on se détournait hier aux carrefours ;
Et, fringalant du nez dans des missels antiques,
Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.

Et tous, bavant la foi mendiante et stupide,
Récitent la complainte infinie à Jésus,
Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide,
Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,

Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies,
Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants ;
- Et l'oraison fleurit d'expressions choisies,
Et les mysticités prennent des tons pressants,

Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie
Banals, sourires verts, les Dames des quartiers
Distingués, - ô Jésus ! - les malades du foie
Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers
.

Poésies
1- Les étrennes des orphelins
2-Sensation
3-Soleil et chair
4-Ophélie
5-Bal des pendus
6-Le Châtiment de Tartuffe
7-Le forgeron
8-A la musique
9-Morts de Quatre-vingt-douze et 93
10-Vénus anadyomène
11Première soirée
12-Les réparties de Nina
13-Les effarés
14-Roman
15-Le mal
16-Rages de Césars
17-Rêvé pour l'hiver
18-Le dormeur du Val
19-Au cabaret-vert
20-La Maline
21-L'éclatante victoire de Sarrebrück
22-Le buffet
23-Ma Bohème (Fantaisie)
24-Les corbeaux
25-Les assis
26-Tête de faune
27-Les douaniers
28-Oraison du soir
29-Chant de guerre parisien
30-Mes petites amoureuses
31-Accroupissements
32-Les poètes de sept ans
33-L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple
34-Le coeur du pitre
35-Les pauvres à l'église
36-Les mains de Jeanne-Marie
37Les soeurs de charité...
38-Voyelles
39-L'étoile a pleuré rose au..
40-Le juste restait droit..
41-Ce qu'on dit au poète à..
42-Les premières communions
43-Les Chercheuses de poux
44-Le bateau ivre

Plan
1 Un anticléricalisme agressif
La religion, l'aliénation des pauvres
Des prières adressées dans le vide
Une bonne conscience
2 Un piège tendu par les riches aux pauvres
La messe, une farce, une hypocrisie
Une fausse charité


Commentaire rédigé

Après "les assis" et "les douaniers" poèmes dans lesquels Rimbaud s'attaquait avec une féroce ironie aux bourgeois et aux douaniers, c'est à la religion que s'attaque cette fois le fleuret de notre adolescent révolté. Rimbaud enfant est élevé par sa mère dans un catholicisme très strict, elle lui fait lire le "livre du devoir", une bible à la tranche vert-chou", c'est la "sale éducation d'enfance". Toute sa vie il refusera ce qui opprime, ce qui enferme et broie les aspirations, ce qui le conduira à s'attaquer à la religion et à l'étroitesse d'esprit des cléricaux de province. Son anticléricalisme se donne ici libre cours avec un ton grossier, blasphématoire et provocateur.

L'anticléricalisme Rimbaldien
Si le catholicisme mérite tant d'être traînédans la boue, c'est qu'il est menteur et qu'il opprime le peuple. Dès les premiers vers, on voit les pauvres parqués comme du bétail entre des rangées de bancs, logés dans les coins comme les "ânes" dans les écoles. Ils portent leur regard vers le chœur dont la richesse des décorations contraste avec leur immense pauvreté. Ces pauvres, humiliés par leur position semblent cependant heureux d'être là parmi les autres fidèles et prient comme les autres. Rimbaud s'en prend également aux femmes qui viennent ici avec leurs enfants pendant l'heure de la messe oublier leurs souffrances quotidiennes. Il n'est pas très tendre sur leur hygiène et sur leur intention réelle à savoir de regarder les autres. Rimbaud pense que la religion est responsable de la dégénérescence féminine, de l'incapacité de la femme à assumer ses désirs et satisfaire ceux de l'homme car cette dernière serait terrorisée par les figures du prêtre et du Christ "éternel voleur des énergies". "Les Sœurs de la charité" ou "Les premières communions" prolongeront cette veine satirique de la religion. Tout le monde va à l'église, il ne reste dehors que les dépravés, les hommes en ribote. La messe est un interlude, le temps passe vite, une heure pendant laquelle les pauvres énoncent leurs prières "bavant leur foi mendiante et stupide" à un Christ qui ne les entend pas et même qui s'ennuie. Ensuite le peuple retourne à sa dure réalité, les "maux sans noms". Sur les bas-cotés l'attention est moins vives, ce sont ceux qui se cachent, les vieilles personnes assez indifférenciées par l'utilisation du qualificatif de "collection" et qui discutent entre elles, gémissent. On retrouve dans l'église nos cinq petits effarés qui attendaient dans le froid devant le soupirail la sortie du premier pain vers minuit (le medianoche) et tous les laisser pour compte de la société que d'ordinaire on rejette lorsqu'ils mendient aux carrefours mais que l'on accepte ici par charité. Étrange aussi d'y voir les aveugles lire des missels en "fringalant" du nez, façon plutôt comique pour Rimbaud de traduite la fringale, c'est à dire une faim dévorante ici de lecture à travers l'odorat.

Un piège tendu aux pauvres
On a tous eu ou on aura tous à commenter un jour cette réflexion de Marx "la religion c'est l'Opium du peuple". Beaucoup voient dans la religion un refuge à leurs difficultés , comme un "soupir" de créature opprimée. Rimbaud en 1871 rédigera un "projet de constitution communiste". A travers ce poème on pourrait qualifier Rimbaud de Marxiste. Mais Rimbaud ne cherchait pas à transformer le monde mais simplementà changer la vie des plus démunis. Rimbaud ne s'attaque pas directement à la religion, à ses croyances mais il le fait par le biais de ses servants, les prêtres et les institutions, les bourgeois incarnés par Thiers qui ont écrasé l'insurrection de la commune. L'église voudrait faire croire à un monde retrouvé où se fréquenteraient riches et pauvres. Le poète n'y voit qu'un piège social tendu par les riches "les pansus" aux pauvres . Les pauvres à l'église viennent "baver" leur foi mendiante. "Donnez-nous aujourd'hui notre pain" est le début de l'une des prières les plus connues. Les prières manquent de conviction, pour Rimbaud la messe n'est qu'une farce de prostrations et de mouvements qualifiés de repoussants (celui de s'agenouiller par exemple). Les conversions à la religion catholique (mysticité) sont trop rapides ou appliquées pour être réellement sincères. En fait tout cela n'est que comédie inventée par les riches pour mieux asservir le peuple.

Conclusion

Pour Rimbaud l'homme forme un tout, esprit et matière sont mêlés et la négation de cette unité ne peut conduire qu'à une aliénation. Il n'y a pas de Dieu vers lequel se tourner. De plus cette religion qui contribue à renforcer un ordre social injuste est coupable de refouler les corps et la sexualité, de s'opposer à la nature, à la lumière. On ne peut pas dire que Rimbaud se désintéresse des problèmes de son temps. Il continue ainsi la défense de la classe ouvrière commencée dans "le forgeron" et à sa fonction poétique ajoute une fonction sociale de dénonciateur d'injustices.

Vocabulaire


puamment :
De puant, qui sent mauvais, qui exhale une odeur fétide

Chœur :
Partie de l'église réservée au clergé qui officie et aux chanteurs.

Orrie :
Terme de Rimbaud, pour l'or

La maîtrise :
Le chœur mais comme le mot avait déjà été employé, Rimbaud utilise ce mot.

Cantiques :

Chant religieux ou d'action de grâces.

Oremus :

(du latin prions) mot prononcé par le prêtre pour inviter les fidèles à la prière

Pelisses :

Manteau garni de fourrure

Ribote :
Se livrer à la débauche (excès de table, de boisson).

Oraison :

(du latin discours) courte prière récitée par un célébrant au cours de l'office (oraison funèbre) .

Mysticités :
Croyance fondée sur le sentiment religieux ou lui faisant une très grande place.

Fanon :
Repli de la peau qui pend sous le cou


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