
Serveuse de restaurant
Poème : La Maline
" La Maline " est le 4ème poème sur 7 du 2ème Cahier
de Douai.
Dans la salle à manger brune, que parfumait
Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel met
Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.
En mangeant, j'écoutais l'horloge, - heureux et coi.
La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,
Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée
Et, tout en promenant son petit doigt tremblant
Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,
Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser;
- Puis, comme ça, - bien sûr pour avoir un baiser,-
Tout bas:« Sens donc, j'ai pris une froid sur la joue... » |
LE CAHIER DE DOUAI
1er cahier
1- Première soirée
2-Sensation
3-Le forgeron
4-Soleil et chair
5-Ophélie
6-Bal des pendus
7-Le Châtiment de Tartuffe
8-Vénus anadyomène
9-Les réparties de Nina
10-A la musique
11-Les effarés
12-Roman
13-« Morts de Quatre-vingt-douze »
14-Le mal
15-Rages de Césars
2ème cahier
16-Rêvé pour l'hiver
17-Le dormeur du Val
18-Au cabaret-vert
19-La Maline
20-L'éclatante victoire de Sarrebrück
21-Le buffet
22-Ma Bohème (Fantaisie)
Plan
1 Un portrait de serveuse aguichante
Des gestes de séduction habiles
Une écriture qui sait lire les objets et les êtres
Une synergie sensuelle de couleurs, d'odeurs et d'images.
2 Une pause agréable dans une errance
Le mécontentement de la moue
Une critique d'une enfance sans chaleur
Une conjugaison de la chaleur du repas et de la tendresse maternelle
Commentaire rédigé
La Maline est le 19ème poème sur les 22 des premières poésies de Rimbaud contenues
dans le recueil "Le cahier de Douai". La Maline figure dans
le second cahier des poèmes composé exclusivement de sonnets alors que le premier cahier n'en contenait que cinq sur quinze. Ce sonnet
a plusieurs points communs avec "Au Cabaret-Vert",
"Cinq heures du soir". Tout d'abord ils relatent tous
l'épisode de la fugue de Rimbaud à l'automne 1870,
en octobre après son séjour en septembre à Douai
chez les les tantes de Georges Izambard, jeune professeur du collège
de Charleville qui lui fera découvrir les parnassiens et pour lequel
il avait une grande amitié. Après avoir recopié ses
premiers poèmes, il erre seul dans la campagne ardennaise où
il fréquente les cafés et les auberges qui
entourent la frontière franco-belge. Le cadre est ici une auberge
en Belgique, une auberge de routiers dans laquelle l'unique serveuse essaye
d'obtenir la sympathie des clients de passage. Avec les autres
poèmes il partage les mêmes personnages, le narrateur Rimbaud
et une jeune servante, qui lui fait des avances. On retrouve les conditions
de l'écriture de Rimbaud, il sent et il traduit par écrit
ce que lui communiquent ses sens. On a donc ici les odeurs chaudes
et parfumées d'une cuisine de campagne. On trouve dans ces
sonnets un même climat de sensualité, de contentement
des sens, dû aux attraits conjugués de la nourriture, d'une
présence féminine, et du repos. Comme Verlaine, à
la façon d'un peintre, Rimbaud fixe le cadre, la salle à
manger d'un restaurant, sombre par la couleur "brune", s'en
évade des odeurs de tables cirées, de parfum de fruits,
on lui apporte un repas. Puis par une succession de plans rapprochés il fait le panorama des lieux, une horloge, une porte de cuisine puis
un personnage qui apparaît, la serveuse. La serveuse tapote sur
sa joue pour demander un baiser.
L'agrément de la pause
On est étonné de constater l'attrait du narrateur
pour la serveuse, elle n'est pas mise en valeur, il la qualifie de servante, ses doigts sont "petits", elle est jeune par la
nature de sa peau de velours et par une petite lèvre. Mais elle
est maline et ce caractère que l'on s'attend à trouver
d'ordinaire dans le regard se retrouve ici dans sa coiffure à moitié
défaite. La stratégie de la serveuse qui apparaît
en chute dans le dernier tercet est très habile, d'ou son caractère
malin, elle s'approche du client pour lui rendre le repas plus agréable et obtenir un baiser pour réchauffer sa joue. A travers cet épisode
on retrouve une critique vive de son enfance sans chaleur. Rimbaud nous
décrit ici une scène comme il s'en passe beaucoup dans les
familles lors des repas, une situation idéale ou la chaleur du
repas, se conjugue à la chaleur familiale pour se traduire en moment
de tendresse et d'affection. Dans ce poème Rimbaud sait lire avec
une rare intensité les objets et les êtres. L'horloge
n'est présente que pour ne rien cacher du temps qui donne
sa mesure au mouvement. Chaque détail apparaît ici avec une
intense justesse, la porte s'ouvre laissant échapper les effluves, la coiffure défaite de la serveuse nous donne
l'apparence d'une femme facile qui vient de terminer une étreinte
passionnée. Ici les mots même dans leur sens populaire "je
m'épate", "je m'aise", "heureux et coi"
ont une justesse, une beauté qui transfigure le moment de bonheur
retrouvé autour d'une présence et d'un repas après
la solitude d'une errance dans la campagne. On aperçoit dans ce
poème, à priori très banal, le degré de regard
qui fait que tout est saisi dans le moindre détail pour donner
une réalité aux quelques moments de détente dans
la vie des hommes, des routiers, souvent seuls et qui trouvent auprès
d'une serveuse de restaurant la chaleur d'un foyer familial qu'ils ont
quittée pendant quelques heures ou quelques jours.
Conclusion
Si Malines est bien une ville de Belgique,
la maline qui donne le nom au poème est ici mal orthographié
volontairement par Rimbaud. La maline est bien cette serveuse de restaurant
qui use de toute son habileté pour retenir les clients. Ici l'image
traque le réel jusqu'à le rendre irrationnel. La serveuse
fait sa moue pour mieux séduire ses clients comme Rimbaud utilisera
la colère pour se faire entendre. Deux méthodes semblables
pour le même but.
Observation : pendant la pandémie de Covid en 2020-2021 et l'obligation du port du masque, les restaurants ont fermé. La réouverture des restaurants a été la plus grande demande des habitants pendant cette période de restrictions.
Vocabulaire
Aguicher :
Chercher à séduire quelqu'un
par la coquetterie, l'artifice, la provocation.
Sonnet :
Poème de quatorze vers composé de deux quatrains et de deux tercets et soumis à des règles fixes pour la disposition des rimes. Le sonnet est apparu en Sicile au XIIIème siècle et a été popularisé par les poètes italiens dont Pétrarque, Dante. Il a été repris par les poètes de la Renaissance dont Ronsard. La structure des quatres rimes la plus habituelle chez les français : la rime d marotiques au XVIème ABBA ABBA CCD EED puis on change l'ordre du dernier tercet avec les rimes françaises des XVIè-XIXème ABBA ABBA CCD EDE.
Avec Shakespeare (XVIe-XVIIe) nous autons des sonnets avec trois quatrains et 1 distique (2 vers).
Baudelaire utilisera toutes les variations.
Mets :
Du latin missus (mis sur la table), tout aliment apprêté qui entre dans la composition d'un repas.
On notera qu'il manque le s pour faire une rime visuelle.
Maline :
En réalité le féminin de malin est maligne et non maline. Qui manifeste une intelligence malicieuse, de l'astuce, de l'ingéniosité, de la finesse, de la ruse, de l'habileté.
Moue :
Grimace faite par mécontentement en avançant les lèvres.
Douai
60000 hab, chef lieu d'arrondissement du Nord sur la Scarpe dans la banlieue
de Lens, à côté de Valenciennes, à 70 Km de Charleville.
Aujourd'hui Charleville-Mézières, chef lieu de département des Ardenes sur la Meuse 60000 habitants. Rimbaud y naquit en 1854 (mort à Marseille en 1891 à 37 ans).
La photo du site est un tableau de Rimbaud par Fantin-Latour exposé au Musée du Louvre
|