
Poème
Les assis
" Les assis " est le 25ème poème de Poésie entre "Les Corbeaux" et "Tête de Faune".
Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ; |
Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S'entrelacent pour les matins et pour les soirs ! |
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud. |
Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L'âme des vieux soleils s'allume emmaillotée
Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains. |
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S'écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour. |
- Oh ! ne les faites pas lever ! C'est le naufrage...
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés. |
Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors ! |
Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.
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Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l'aurore au soir, des grappes d'amygdales
Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever. |
Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ; |
Des fleurs d'encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules
- Et leur membre s'agace à des barbes d'épis. |
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PLAN
1-Une diatribe contre les êtres raccornis
2-Les dangers de la poésie, un arrachement au Monde
Commentaire rédigé
Le poème de Rimbaud "Les Assis" du printemps 1871 est au coeur de sa révolte, si violente qu'il refusera de retourner au collège et erre dans la campagne, à la bibliothèque municipale de Charleville. Les assis est ici un regard obcessionnel vers la sénescence des corps, des gestes, de la pensée alors que brille au loin la lumière du ciel et de la terre. Dans ces vieilles chaises avilies, dans leur paille brisée, c'est aussi Rimbaud qui dès le 2 novembre 1870, peu de temps avant ce poème, écrit qu'il se décompose dans la platitude, la mauvaiseté, la grisaille. A cette époque, l'hiver et le printemps 1871sa poésie se charge des scories de ses haines et de ses peurs. Tous les poèmes qui suivront ce poème, "Les assis", "Chant de guerre parisien", "Mes petites amoureuses", "Accroupissements", "Les pauvres à l'église" seront de la même veine, le recours à la poésie autrefois si exaltant n'a plus maintenant qu'une fonctionn cathartique de la colère et la dénonciation des laideurs des choses et des personnes, de l'excès de la matière sur l'âme.
I Une diatribe contre les êtres raccornis
Après "Les douaniers" dans lequel le jeune Rimbaud s'en prenait la à leur nullité, "Soldats, marins, débris d'empire, retraités-Sont nuls, très nuls devant les soldats des Traités", la charge se porte cette fois encore plus caricaturale et plus violente contre tous ces êtres raccornis qui n'ont d'autres missions que d'interdire à la jeunesse l'espérance de l'ailleurs, l'exaltation du franchissement de l'interdit. Il s'en prend avec une féroce ironie aux gardiens de l'immobilisme, aux serviteurs de la sédentarité, aux empêcheurs de marcher et de fuguer, aux fonctionnaires, aux bibliothécaires, ces factionnaires, agents en faction, chargés de maintenir l'ordre, dans les rangées de livres de la bibliothèque de Charleville comme il s'attaquait aux douaniers de faction à la frontière franco-belge qui l'empêchaient de la franchir avec son ami Delahaye.
"Noirs de loupes, grêlés, cerclés de bagues vertes", ce sont de jeunes adolescents avec leur acné, leur lunettes, qui étudient dans la bibliothèque, assis sagement les mains posés sur leur genoux. Dans leur regard la colère, la hargne de ne pouvoir bouger, faire de bruit. leurs pensées sont érotiques, ils touchent avec leurs jambes, les pieds de leurs chaises fatiguées, usées, du matin au soir, le seul mouvement permis qui ne se voit pas. Il stigmatise ces êtres raccornis et rappelle "Les vieillards" de Baudelaire.
A suivre, résumé en cours............................................... |
Vocabulaire
Il y a dans ce texte une exhubérance de néologismes particulièrement audacieuse.
Loupes : excroissance sous la peau, boutons dégoutants, acné, points noirs.
Grêlés : marqués par la petite vérole.
Boulus : néologisme à partir de boulure, excroissance à la base des plantes, signifie gros.
Sinciput : partie supérieure de la voûte cranienne, par extension, le sommet de la tête.
Hargnosité :
néologisme à partir de hargne, mauvaise humeur qui se manifeste par un comportement agressif. Colères mesquines.
Lépreux :
couvert de taches, dégradé.
Fantasque : sujet à sautes d'humeurs.
Rachitiques : maladie de la croissance affectant le sqelette due à une carence.
Vieillard : personne très âgée. Le poème ne s'adresse pas aux personnes âgées mais aux vieillards avant l'heure.
Percaliser :
néologisme avec percale, toile de coton fine et serrée. Rendre fin comme le percale, aspect de parchemin de la peau, diaphane.
Barcarolles : de barque, chanson cadencée des bateliers vénitiens, rythme ternaire.
Tors : tordu, difforme.
Fécondés : enlacés, unis
En lisière : sorte de lanière à l'aide de laquelle on guide les premiers pas d'un jeune enfant. Etre en lisière veut dire se laisser emmener comme un enfant.
Calices : partie du bassin, les calices rénaux sont des tubes collecteurs d'urine dont la réunion forme le, bassinet. Partie la lus externe de la fleur contenant les sépales.
Barbe d'épis : périphrase pour la paille des sièges.
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