10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Les effarés ( version Demeny 20/09/1870)


Ophelia de Millais

Les effarés
A Monsieur Jean Aicard.

Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond

A genoux, cinq petits,-misère!-
Regardent le boulanger (1) faire
Le lourd pain blond... I

ls voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
Dans un trou clair:

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante (2) un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.

Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune, (3)
On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,

Quand (4) ce trou chaud souffle la vie;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits (5) pleins de givre,
-Qu'ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage (6), chantant des choses,
Entre les trous,

Mais bien bas, -comme une prière...
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,

-Si fort, qu'ils crèvent leur culotte
-Et que leur lange blanc (7) tremblotte
Au vent d'hiver...

20 septembre 1870

(1) Boulanger s'écrira avec une majuscule dans la copie de Verlaine.
(2) grogne au lieu de chante dans la version Verlaine
(3) Quand pour quelque medianoche
Plein de dorires de brioches dans la version remise à son ami Aicard en 1871 et Façonné comme une brioche dans la version publiée par Verlaine.
(4) Que au lieu de quand dans les deux versions Aicard et Verlaine
(5) Jésus au lieu de petits dans la version Verlaine.
(6) treillage au lieu de grillage dans les deux version, chantant au lieu de disant dans la version Aicard et grognant dans la version Verlaine.
(7) Des chuchotements de prière, dans la version Aicard et Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières dans la version Verlaine.
(7) chemise au lieu de lange blanc dans la version Verlaine


Pour les différentes variantes de ce poème, on pourra lire l'excellente étude d'Abardel sur :
http://abardelxx.htm
"Misère" de Banville

Hommes, femmes, vieillards enfin,
Tous ces vains chercheurs de problèmes Souffrent du froid et de la faim;
Aussi les petits enfants blêmes.

Le désespoir vient les saisir;
C'est lui tout seul qui les enseigne,
Et toujours le cruel Désir
Mord leur chair qui pleure et qui saigne.


Ils vivent dans l'oubli hideux,
Sans que jamais rien y fleurisse.
Mais qui donc aura pitié d'eux?
Misère, la bonne nourrice.

Cet Ange au gosier enroué,
Réchauffant leur lèvre livide,
Met sur eux son châle troué
Et leur tend sa mamelle vide.

1er décembre 1883.

Les effarés, commentaire
Rimbaud est un adolescent révolté qui accumule les fugues. Au cours de l'une d'elle il découvre un Paris misérable qu'Hugo avait décrit dans les " Misérables ", Rimbaud reprend le même thème et nous fait découvrir une scène de la misère des rues de Paris. Le poème en octosyllabes de 12 strophes avec alternance rythmique de vers de quatre pieds nous décrit cinq jeunes enfants de la rue en prise avec le froid et l'injustice de la société.
1 Les enfants de la rue
Ils sont noirs par leur habillement sombre, mais aussi dans leur malchance d'être ainsi abandonnés, sans famille. Le lieu de leur regroupement, un soupirail par lequel s'échappe un peu de chaleur, de vie. Dans le sous sol, un boulanger jovial fait du pain. Les enfants prennent une posture naturelle pour éviter le froid, ils se blottissent les uns contre les autres, en rond autour de cette chaleur. Ils se contentent d'écouter le pain qui cuit car ils savent qu'ils n'y ont pas accès. Face à ces enfants transis de froid et misérables au milieu de la nuit un boulanger chante en confectionnant ses pains. Le pain, lui aussi chante, dans une sorte de bonheur collectif, d'harmonie universelle. Les enfants n'ont pas de chance, ils sont "noirs". Le mot "-misère !-", ici terminé par un point d'exclamation est encadré de deux tirets. Ces tirets qui ponctuent généralement les dialogues, et qui sont très nombreux chez Rimbaud, sont la marque d'une intervention plus personnelle de l'auteur. Rimbaud ajoute un tiret à la fin du mot pour accentuer sa compassion qu'il éprouve devant ces enfants couverts de givre et affamés. Quel que soit le sens dans lequel nous la regardons, à droite ou à gauche, la misère apparaît dans toute son évidence et sa cruauté. Le boulanger, dans une première version sans majuscule, sera modifié avec une majuscule traduisant son importance sociale dans laquelle s'exprime toute la puissance d'un "fort bras blanc qui tourne la pâte et l'enfourne". Il a un "gras sourire" et "chante un vieil air". Pour les enfants, nul doute c'est un magicien. Son "vieil air" cache une certaine sagesse, en opposition à la naïveté des enfants. Puis on ouvre le four pour sortir le pain, la chaleur réconforte ces enfants qui entament une sorte de chorale. A cette sensation de chaleur dans la nuit glacée s'ajoute l'odeur agréable du pain. Même les grillons participent à ce concert. Même dans leur état de misère, ces enfants connaissent un moment de bonheur et chante des choses.
2 Une poésie pleine de symboles
Rimbaud emploie ici dans son poème divers symboles, passant de l'injustice sociale à la frustration maternelle ou à la lutte anticléricale. Les cinq petits agglutinés contre le grillage du soupirail sont miséreux, loqueteux, ils regardent "à genoux" dans une attitude de prière sortir le pain qu'il ne peuvent acheter, ils ont faim et froid avec leurs "haillons", Avec la voix "off" qui caractérise son intervention directe dans ses poèmes qu'il matérialise par des tirets ,"-" on sent comme un appel du cœur. A plusieurs reprises dans le poème on retrouve ces tirets pour nous signifier que c'est Rimbaud qui parle. On remarque un emploi fréquents des contrastes afin que le lecteur prenne conscience de l'écart entre deux réalités. En contraste à la blancheur de la neige, à la lumière dorée du four qui "illumine", à la dorure du pain, des enfants "noirs dans la brume", dans l'obscurité de la nuit. A cette noirceur, s'ajoute l'inaccessibilité du grillage du soupirail. Leur faim, leur désir de manger se traduit par leur avancée vers ce pain qu'il convoite, leur nez est maintenant collé au grillage. On peut voir dans les "trous" rimbaldiens du grillage, l'espoir entrevu comme chez Platon par ceux qui sont à l'intérieur de la grotte sombre et qui voit la lumière à l'extérieur. Ici la lumière est à l'intérieur, façon pour Rimbaud de renverser le mythe de la caverne. Rimbaud critique aussi la religion, lui reprochant le manque d'équité, l'injustice du sort de quelques uns comparé à d'autres. La religion est symbolisée par le "four" qui fournit le pain qui est aussi symbole de vie. Dieu se matérialise dans la chaleur et la lumière du four et fascine les enfants qui voient dans ce boulanger jovial comme un prêtre devant son tabernacle. Rimbaud voit la religion privilégier plus une pratique de subsides auprès de la bourgeoisie, qu'une aide aux déshérités. Les enfants sont à genoux, dans une attitude de prière mais leur appel n'est pas entendu, la religion est sourde à la détresse sociale. Nous sommes ici très loin d'un Jésus partageant le pain et des textes de la Bible dans lesquels il est écrit que tout le monde aura le pain. Le poète a toujours ressenti un manque d'affection de sa mère dans sa jeunesse, une "dure femme"…qui l'obligeait à lire la bible le soir, le livre du devoir. "chaud comme un sein", "blottis" nous renvoie à l'allaitement maternel. En étant collés au grillage du soupirail on imagine une frustration dans cet éloignement maternel.
3-L'imitation des parnassiens
Une bonne partie des premiers poèmes de notre apprenti poète de 16 ans nous apparaissent cependant dans le sillage des romantiques et des parnassiens. Le futur "voleur de feu" nous apparaît d'abord comme un "voleur de phrases" prises aux gloires en place, Baudelaire, Gautier, Banville. Banville a qui il demanda de lui tendre la main fut son modèle pendant ses premiers poèmes et lui a fourni non seulement une grande partie de ses thèmes, mais surtout un formalisme syntaxique et rythmique. Les thèmes des poèmes parnassiens sont toujours très clairs, il n'y a pas d'engagement social ou politique mais simple virtuosité d'auteur. En utilisant l'octosyllabe souvent utilisé dans les chansons ou mis en musique, en jouant sur la richesse des rimes, sur l'alternance rythmique des vers, Rimbaud réalise un exercice de style. Le premier vers a un rythme binaire 4/4 nous donnant un effet d'équilibre, d'harmonie qui brusquement s'accélère avec le rythme ternaire 3/3/2 du premier vers du second tercet "A genoux/cinq petits/-misère!-". On retrouve de très nombreuses assonances avec le son plaintif et étouffé "ou" (soupirail, tourne, enfourne, four, bouge, rouge, poutres) produisant un effet de martèlement créant l'impression d'inexorabilité, de fatalité de la condition miséreuse de ces enfants. Rimbaud ne réalise pas un témoignage mais un pur exercice de style sur le thème de la misère, dont le maître incontesté fut Victor Hugo.
Conclusion Globale
Dans le sillage des parnassiens mais déjà riche en symboles, ce poème de Rimbaud que chacun aura un jour l'occasion de commenter n'en constitue pas moins un merveilleux exercice de style. Derrière les mots familiers, "cul", "culotte", "trou", et leurs images un peu plates se cachent plusieurs symboles qui constituent autant de doublages d'une réalité cruelle que chacun par un jeu transversal pourra interpréter selon sa propre sensibilité.

Vocabulaire
Effarés : Qui ressent, manifeste un grand trouble, une grande peur. Effaré signifie à la fois étonné et inquiet. On est effaré de voir la misère.
Soupirail : ouverture donnant un peu d'air et de lumière à un sous-sol.
blottis : recroquevillés, repliés sur eux-mêmes.
Grillons : insecte sauteur de couleur noire dont une espèce vit dans les cuisines et les boulangeries.
Médianoche :
littéralement traduit de l'espagnol, minuit. La mesa de medianoche, la messe de minuit à Noël. Repas que l'on fait au milieu de la nuit (par exemple, au retour d'un spectacle). A aussi un sens de noctambule. Lire l'excellent livre de Michel Tournier "Le médianoche amoureux".
Du pain sur la planche.
Aujourd'hui la boulangerie artisanale fait de la résistance à la grande distribution et détient 65% du marché de la boulangerie-pâtisserie. Fini le boulanger se levant commençant vers minuit. Le boulanger d'aujourd'hui se lève vers 5h et prépare la pâte, puis la laisse fermenter, la façonne puis l'enfourne. Le boulanger procède à des fournées en continu afin de satisfaire sa clientèle avide de pain encore chaud. Dans chacune des 34000 boulangeries de notre territoire employant 156000 personne, on fabrique en moyenne 1000 baguettes qui seront vendues environ 0,60 euros. Les 35 heures ne s'appliquent pas dans l'artisanat. Chaque boulangerie fabrique une vingtaine de pain différents mais prépare aussi des sandwichs, de la viennoiserie, des pizzas, des quiches....Chaque salarié gagne en moyenne 1150 euros brut. Il faut environ quatre ans minimum pour devenir son propre patron. Les boulangers français sont très recherchés à l'étranger pour leur savoir faire.

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