Les corbeaux de Rimbaux (Poésies)

27/03/2016
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Les corbeaux (début 1871)

j'ai presque peur en vérité
Poème
Les corbeaux

"Les corbeaux" sont le 24ème poème de "Poésies" entre "La Bohème" et "Les Assis" (Classification Gallimard/poésies).

SEIGNEUR, quand froide est la prairie,
Quand, dans les hameaux abattus,
Les longs angélus se sont tus ...
Sur la nature défleurie
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères,
Les vents froids attaquent vos nids !
Vous le long des fleuves jaunis,
Sur les routes aux vieux calvaires,
Sur les fossés et, sur les trous
Dispersez-vous, ralliez-vous !


Par milliers, sur les champs de France,
Où dorment des morts d'avant-hier,
Tournoyez, n'est-ce pas l'hiver,
Pour que chaque passant repense !
Sois donc le crieur du devoir,
Ô notre funèbre oiseau noir !


Mais, saints du ciel, en haut du chêne,.
Mât perdu dans le soir charmé,
Laissez les fauvettes de mai
Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne,
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.

Plan
1-Un mémorial aux morts

les corbeaux pour raviver le souvenir et éviter l'oubli
Les corbeaux, une image d'immobilisme, de fonctionnaire
2-Un double échec
L'échec de la guerre franco-allemande de 1870
Un échec Rimbaldien de mouvement et d'avenir
Un enterrement à peine dessiné


Commentaire rédigé
Ce poème composé de quatre sixains à rebours en octosyllabes à rimes embrassées suivies de rimes plates est tout simplement une comparaison entre sa défaite littéraire auprès des salons parisiens lorsqu'il revient dans les Ardennes en 1872 et la défaite française dans la guerre franco-allemande de 1870.
Le titre à lui seul donne le ton au poème, il s'agit de corbeaux qui s'abattent l'hiver par milliers sur les campagnes pillant les champs ensemencés ou les prairies. Le premier sizain est un simple constat de la nature en hiver et de l'arrivée de ces oiseaux magnifiés par "cher corbeaux délicieux". Dans une première lecture, ce qualificatif peut surprendre car ces oiseaux ne sont pas chassés pour leur qualités gustatives, ce sont des oiseaux peu farouches. La multitude des corbeaux indique un destin collectif, il s'agit d'une armée animée d'un objectif de conquête ou de défense qualifiée d'étrange. Cette armée communique par des cris, sons proférés dans des états de colère, et est poussée hors de son territoire naturel le long des fleuves et des routes en raison d'éléments naturels contraires. "Dispersez-vous, ralliez vous" qui apparaît comme une stratégie naturelle chez ces animaux pour échapper à leurs prédateurs devient ici une devise appelant des parties adverses à se réunir autour d'une même idée.
Un crieur du devoir
Notre corbeau qui pille les récoltes en poussant des cris rauques nous appelle simplement en fait à notre devoir de souvenir. Ces oiseaux noirs nous rappelle, en une sorte de mémorial mobile, l'existence des faits mémorables de notre histoire. La couleur noire de ces oiseaux, celle de la mort, du deuil, ne peut que rappeler celle d'un monde où sont niées les valeurs que l'on sait fondamentales pour Rimbaud, le mouvement et l'avenir. Le noir devient le symbole de l'absence de tout mouvement, la mort. Ce mouvement Rimbaldien à fois d'expansion et d'harmonie emporte chaque sizain d'une seule coulée rythmique sans pause ni césure jusqu'au vers final qui apparaît comme un point d'orgue idéologique. Le rythme du mouvement est chaotique avec l'emploi de "tournoyez" amplifié et accéléré par les allitérations en "p" et "s", de l'assonance "an" de "passant repense".
Un souvenir de défaite
Il ne s'agit pas d'oublier les morts, surtout les soldats tués lors de la défaite française de la guerre. On se souvient souvent injustement des gagnants et rarement des perdants. Par cette image Rimbaud nous appelle à se souvenir également de lui qui vient de connaître une défaite. En commençant par "seigneur" le poème prend la forme d'une prière, d'une requêteà Dieu, confirmée par la présence de "saints" dans le dernier sizain. Notre auteur attend un miracle, un nouveau départ, un nouveau printemps. On sait l'importance des saisons chez Rimbaud, son printemps est annoncé par la fauvette de mai. La fauvette de mai au chant agréable c'est Rimbaud. La fin du poème est désespérément pessimiste. Les trois derniers vers commencent par "laissez", un terme d'abandon que l'on retrouve parfois associé au verbe tomber, aller qui indique le désarroi de l'auteur qui attendait un succès immédiat de sa poésie. Désabusé en ce début 1871, par sa nouvelle fugue vers Paris en raison de l'occupation de sa ville de Charleville par les allemands puis par le début de la commune de Paris, autant d'événements qui font passer au second plan ses préoccupations littéraire, le poème s'achève sur un enlisement, un enterrement. Désormais il ne peut plus fuir et il constate définitivement sa défaite, il n'y avait dans sa poésie comme dans la défaite plus d'avenir.
Conclusion
Le poème "les corbeaux" est un registre obituaire, une liste de défunts dont on doit célébrer l'anniversaire de la mort. Parmi ceux-ci des soldats mais aussi Rimbaud vaincu par ses aînés du Parnasse. Toutefois ce poème est remarquable et montre que la nature est prépondérante chez Rimbaud pour nous faire passer ses états d'âme.

Les corbeaux
Il n'existe pas de manuscrit de ce poème, dont la date est incertaine : 1871 ou 1872 ? Il a été publié le 14 septembre 1872 dans la Renaissance littéraire et artistique , dont Rimbaud avait rencontré le directeur, E. Blémond à Paris, grâce à Verlaine.
Sizain
Le sizain consiste à deux vers à rimes plates suivis de quatre vers à rimes embrassées ou croisées (AABCCB) ou (AABCBC); c'est la forme adoptée par la stance de Malherbe.
Une seule fois, chez Malherbe, nous avons le schème (ABBACC) qui, est un sizain à rebours.
souvent les sizains sont disposés en rhythmus tripertitus, soit dans le schème (AABAAB), sur deux rimes, soit (AABCCB) sur trois rimes; les rhétoriqueurs ont recommandé la première de ces deux formules. Souvent la strophe est couée; c'est à dire un sizain composé de quatre vers longs et de deux vers courts (3e et 6e vers).
Le Moyen Âge, qui avait inventé cette forme, avait surtout pratiqué les mètres courts. Au XVIIe siècle, elle était encore fort prisée; puis elle s'est fait rare, pour réapparaître, avec le romantisme, d'abord chez Sainte-Beuve, puis chez Victor Hugo qui a pratiqué la strophe couée brève, avec par exemple des sizains (A7A7b4C7C7b4).
C'est la strophe couée brève qui a fait la fortune de Verlaine dans:
Les sanglots long
Des violons
De l'automne
Blessent mon cœur
D'une langueur
Monotone.

Où dorment les morts d'avant-hier ?
il y a une indécision, il s'agit probablement des morts de la guerre de 1870 contre la Prusse, ceux d'hier étant ceux de la commune de Paris de 1872.
Angélus
Prière commençant par ce mot chantée le matin, à midi et le soir et sonnerie de cloche annonçant cette prière . Dans les campagnes, sonnerie de cloche à 7h, 12h et 19h.
Corbeau
Oiseau passereau de l'hémisphère nord au plumage noir et au bec féroce
Chers corbeaux délicieux
Métaphore pour les fonctionnaires, les corbeaux sont peu farouches et restent immobiles si on essaie de les faire fuir. Les corbeaux ont une connotation d'immobilisme (en dehors de leur couleur noire symbole de mort). Rimbaud ironise sur les gardiens de l'immobilisme, les serviteurs honteux de la sédentarité, les empêcheurs de fuguer et marcher que sont les fonctionnaires issus généralement de la bourgeoisie.
Mémorial
Ouvrage dans lequel sont consignés des faits mémorables, monument qui les commémorise.
On considère le poème "Corbeaux" comme un mémorial ou Rimbaud appelle les oiseaux noirs à témoigner de la litanie des morts et des disparus comme un monument. Un monument commémoratif rappelle...à chaque passant de se rappeler comme les corbeaux "pour que chaque passant repense.....
Tournoyer
Tourner irrégulièrement plusieurs fois sur soi-même.
Fauvette
Oiseau passereau au chant agréable

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