Mémoire de Rimbaud expliqué

28/10/2015
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Mémoire (Août 1872)

Ophelia de Millais
Le Panthéon
(Photo de l'auteur 8/11/2004)
Monument de Paris à coté de la Sorbonne ou séjournait Rimbaud lorsqu'il écrivit ce poème
Mémoire

L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance,
L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;
l'ébat des anges ; - Non... le courant d'or en marche,
meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle
sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle
pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.

II

Eh ! l'humide carreau tend ses bouillons limpides !
L'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes.
Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides. Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière,
le souci d'eau - ta foi conjugale, ô l'Épouse ! -
au midi prompt, de son terne miroir, jalouse
au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère.

III

Madame se tient trop debout dans la prairie
prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle
aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle ;
des enfants lisant dans la verdure fleurieleur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme
mille anges blancs qui se séparent sur la route,
s'éloigne par-delà la montagne ! Elle, toute
froide, et noire, court ! après le départ de l'homme !

IV

Regret des bras épais et jeunes d'herbe pure !
Or des lunes d'avril au cœur du saint lit ! Joie
des chantiers riverains à l'abandon, en proie
aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures ! Qu'elle pleure à présent sous les remparts ! l'haleine
des peupliers d'en haut est pour la seule brise.
Puis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise :
un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine.

V

Jouet de cet œil d'eau morne, je n'y puis prendre,
ô canot immobile ! oh! bras trop courts ! ni l'une
ni l'autre fleur : ni la jaune qui m'importune,
là ; ni la bleue, amie à l'eau couleur de cendre. Ah ! la poudre des saules qu'une aile secoue !
Les roses des roseaux dès longtemps dévorées !
Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée
Au fond de cet œil d'eau sans bords, - à quelle boue ?

Retrouvez les tableaux du Panthéon qui ont pu inspirer le poème en 1872, certains tableaux sont postérieurs à cette date.
Enfance de Ste Geneviève
[Lettre à Ernest Delahaye de juin 1872]
Parmerde (Paris). Jumphe' (Juin) 72.
Mon ami,
Oui, surprenante est l'existence dans le cosmorama Arduan (ardennais). La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l'on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n'est pas ce que [je] regrette. Aussi tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci : distillation, composition, tout étroitesses : et l'été accablant : la chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le beau temps est dans les inté­rêts de chacun, et que chacun est un porc, je hais l'été, qui me tue quand il se manifeste un peu. J'ai une soif à craindre la gangrène : les rivières ardennaises et belges, les cavernes', voilà ce que je regrette.
Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive l'académie d'Absomphe (absinthe Café Prosper Pelletier 176 rue St Jacques), malgré la mauvaise volonté des garçons (il est trop jeune pour boire ou saoul) ! C'est le plus délicat et le plus tremblant des habits, que l'ivresse par la vertu de cette sauge de glaciers, l'absomphe ! Mais pour, après, se coucher dans la merde ! Toujours même geinte (gémissements), quoi ! Ce qu'il y a de certain, c'est merde à Perrin (successeur d'Izambard). Et au comptoir de l'Univers (Café à Charleville), qu'il soit en face du square ou non. Je ne maudis pas l'Univers, pourtant. — Je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément. Mais tout cela est encore ordinaire.
Le sérieux, c'est qu'il faut que tu te tourmentes beaucoup, peut-être que tu aurais raison de beaucoup marcher et lire. Raison en tout cas de ne pas te confiner dans les bureaux et maisons de famille. Les abrutissements doivent s'exécuter loin de ces lieux-là. Je suis loin de vendre du baume, mais je crois que les habitudes n'offrent pas des consolations, aux pitoyables jours.
Maintenant, c'est la nuit que je travaince (travaille). De minuit à cinq du matin. Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur ­le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. A trois heures du matin, la bougie pâlit : tous les oiseaux crient à la fois dans les arbres : c'est fini. Plus de travail. Il me fallait regarder les arbres, le ciel, saisis par cette heure indicible, première du matin. Je voyais les dortoirs du lycée, absolument sourds. Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards. — Je fumais ma pipe-marteau, en crachant sur les tuiles, car c'était une mansarde, ma chambre. A cinq heures, je descendais à l'achat de quelque pain ; c'est l'heure. Les ouvriers sont en marche partout. C'est l'heure de se soûler chez les marchands de vin, pour moi. Je rentrais manger, et me couchais à sept heures du matin, quand le soleil faisait sortir les cloportes (Parisiens) de dessous les tuiles. Le premier matin en été, et les soirs de décembre, voilà ce qui m'a ravi toujours ici.
Mais, en ce moment, j'ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. — La rue Victor Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin, et donne sur la rue Soufflot, à l'autre extrémité.
je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois pas le matin, je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà.
Il sera certes fait droit à ta réclamation ! N'oublie pas de chier sur La Renaissance , journal littéraire et artistique', si tu le rencontres. J'ai évité jusqu'ici les pestes d'émigrés caropolmerdés (Carolopolitains). Et merde aux saisons. Et colrage (courage).
Courage.
A. R. Rue Victor-Cousin, Hôtel de Cluny.

Plan
Introduction
La lettre à Delahaye du 27 juin 1872
1-A la découverte du Panthéon et de Jeanne d'Arc
2-Une symphonie aquatique
3-Une soif délirante

Commentaire rédigé
Le poème "Mémoire" a été écrit à Paris par Rimbaud à l'été 1872, il n'a que 18 ans (né en 1854) fréquente les cafés, s'y encrapule et s'y saoule. Ce titre lui a probablement été suggéré par la façade du Panthéon qu'il côtoie chaque jour à côté de la Sorbonne ou figure au fronton "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante", une forme de mémoire. Les oriflammes, la soie, le lys, la pucelle nous rappelle Jeanne d'Arc dont la Panthéisation comme celle de George Sand est source de controverses. Les tableaux de Jeanne d'Arc au bûcher font partie de la décoration intérieure de ce monument à la mémoire des grands hommes de notre pays. Notre pucelle d'Orléans et la République donnait lieu à des débats passionnants vers 1872. Notre poème n'aurait-il pas eu la même "illumination" que la fondatrice Sainte Geneviève ou Jeanne d'Arc ? Le personnage même de Jeanne d'Arc, un femme qui s'habillait en homme, un peu "illuminée" ne pouvait pas lui déplaire et le vaste débat sur la sexualité des anges ne pouvait qu'apostropher notre poète à la sexualité encore indécise. L'état d'esprit de Rimbaud à cette époque nous est connu par la lettre qu'il adressa à Delahaye le 27 juin 1872 (ci-après le poème). Il égratigne Paris qu'il nomme Parmerde et nous dit son aversion pour l'été, il souhaite que son Ardenne natale, une province de boue soit occupée. Il précise à Delahaye qu'il travaille la nuit, se couche quand les parisiens ordinaires qu'il assimile à des cloportes se lèvent. En cet été 1872, s'il a soif de gloire, il souffre de la chaleur, regrette la fraîcheur des rivières ardennaises qu'il ne retrouve pas à l'ombre de cette colline Ste-Geneviève. Il a quitté le domicile parisien du ménage Verlaine, par délicatesse et même s'il revoit Verlaine chaque jour, veut le décider à quitter sa fidèle Mathilde définitivement pour lui.
A la découverte du Panthéon et de Jeanne d'Arc.
Si le titre "mémoire" semble provenir de ce lieu Républicain à la mémoire de ses héros, il faut garder en mémoire que ce lieu d'abord religieux avait été initialement prévu pour recevoir les sépulture du Clovis et de sa fidèle épouse Clothilde (tableau du baptêmeà l'intérieur) puis il fut modifié et servi alternativement d'église ou de sépulture républicaine. La présence de Jeanne d'Arc dans l'édifice, panthéonisée même en peinture pouvait choquer. La bergère lorraine était encore très à la mode chez les romantiques, avec son étendard blanc, son blason de lys dorés sur fond bleu, le bleu ciel de lit. C'est probablement notre Jeanne qui se tient trop debout pour garder ses moutons dans la prairie, trop fière pour s'occuper d'enfants. Notre Jeanne pleure encore sous les remparts et les fils de laine de ses moutons disséminés dans les prairies donne l'impression qu'il a neigé.
Une symphonie aquatique
Dans ce jeu aquatique, ce n'est pas un cosmorama Arduan (ardennais) que nous présente Rimbaud, mais une grande symphonie autour de l'eau, la clarté de l'eau du baptême des larmes d'enfance (les enfants pleurent toujours pendant leur baptême), de l'eau du bain de quelques femmes dénudées, la force du courant qui donne le mouvement, le jeu de lumière qui fait briller l'eau comme l'or, l'eau décorative lorsqu'elle figure dans un tableau (carreau) sous la forme d'une rivière, d'un étang, source de vie, d'harmonie avec le souci d'eau qui, fidèle, suit la course du soleil. C'est l'eau sous plusieurs formes, en neige, en nappe, en courant, avec plusieurs couleurs claire, couleur de cendre.
Une soif délirante
Pour éblouissant que soit cet exercice de style autour le l'eau, Rimbaud en apparaît le jouet, il buvait de l'eau toute la nuit écrivait-il à son ami Delahaye. Dans sa chambre parisienne exiguë, par cet été, il souffre de la chaleur, de soif, il suffoque, il est confus, ses sens sont déréglés, son corps lui rappelle le besoin de s'hydrater, autre effet de mémoire. Comme dans un désert il a des visions d'oasis, ses sens le trompent, l'eau est partout et le regarde comme l'œil de Caïn. Jeanne la bergère entendait des voix, Rimbaud a des visions aquatiques, il voit de l'eau, de l'eau qui coule, des nappes d'eau, des plantes aquatiques, des roseaux, des peupliers, des saules, des nénuphars, il se voit sur un canot immobile, l'eau s'évapore, il se retrouve dans la boue, c'est un rêve, un délire. La dernière phrase, isolée par un tiret, un silence qui se veut rupture est assez significative de la manière qu'aura Rimbaud de clore une "illumination", l'achever, l'anéantir comme une bizarrerie du regard ou de l'imagination. Cette eau au début si claire, cette eau qui purifie, nettoie, finit par avoir raison de lui et l'absorber dans une sorte de boue. Il s'abîme dans l'élément liquide, l'alcool, il en est conscient, mais elle lui procure aussi l'extase dont il a besoin.
Conclusion
Exilé dans ses rêves d'adolescent, sujet aux hallucinations qu'il recherche par le biais de l'alcool, cette suite de petites phrases courtes additionnées un peu au hasard nous donne l'impression plus d'un Rimbaud à la dérive qu'un Rimbaud immobile. Ce tournoiement verbal, cette symphonie aquatique est le prélude à la dissolution finale du poète dans une sorte de boue mais il ne nous précise pas laquelle.

Vocabulaire
Cosmorama
Panorama de vues sur les villes et de vues du monde.
La Panthéon
Monument de Paris au quartier latin sur la montagne Sainte-Geneviève commencé en 1764 par Germain Soufflot. En 1791, la Constituante fit de cette église un temple destiné à recevoir les cendres des grands hommes. A l'origine, abbaye construite sous St-Louis pour abriter sa sépulture et celle de son épouse Clothilde. Louis XV confie à Soufflot la rénovation de l'abbaye. L'édifice est fragile car construit sur une ancienne carrière (le carreau humide dans le poème). En 1791, la constituante (dont c'était le siège) la transforme en nécropole des grands hommes et mure 38 des 47 fenêtres.
Villon et Jeanne d'Arc
Ballade des dames du temps jadis
.../Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?
Souci d'eau
Plante herbacée des lieux humides
Du latin Solsequia : qui suit le soleil, symbole de la fidélité. Certains ont cru déceler, mais ce ne sont que des suppositions, une transposition probable père-soleil, celui qui s'éloigne par delà la montagne-» tandis que court, «-après le départ de l'homme-» et désespérant de le rejoindre, la mère-rivière naguère lumineuse et pailletée d'or, mais désormais «-froide, et noire-». Madame Rimbaud, la "mater dolorosa", la mère douleur portait, en effet, toujours des vêtements sombres, comme pour un deuil.
Alexandrin

Se dit d'un vers qui a 12 syllabes
L'as/saut/au/so /leil/des/blan/cheurs/des/corps/des/femmes.
Les rimes
enfance, défense, femmes, oriflammes, ces rimes sont comme toutes les rimes du poème, féminines et riches
Rimes masculines et féminines croisées
Les rimes du poèmes sont des rimes embrassées, ABBA à ne pas confondre avec les rimes plates AABB ou croisées ABAB.
Les rimes féminines se terminent par un e muet. enfance est une rime féminine. Toutes les rimes de ce poème sont des rimes féminines.
Jeanne d'Arc
Née à Domrémy en Lorraine en 1412. Elle combattit les anglais qui occupaient la France sous Charles VII mais elle sera capturée devant Compiègne et livrée aux anglais qui la brûleront vive après un procès à Rouen.
Maroquin rouge
Cuir de chèvre tanné, généralement décoré d'or. Ouvrages luxueux, très chers.
Louis
Monnaie d'or à l'effigie des rois de France

La liste des poèmes de "Vers nouveaux" qui suivent "Poésies"
Qu'est-ce que pou nous, mon coeur, que les nappes de sang...
Larme (mai 1872)
La rivière de Cassis
Comédie de la soif
1. Les parents
2. L'esprit
3. Les amis
4. Le pauvre songe
5. Conclusion
Bonne pensée du matin
Fêtes de la patience
1.Bannière de mai
2. Chanson de la plus hauite tour
3.Eternité
4 Age d'or
Jeune ménage
Plates-bandes d'amarantes...
Est-elle aimée ? ...aux premières heures bleues...
Fêtes de la faim
Entends comme brame...
Michel et Christine
Honte
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Ôn saisons, ô châteaux...

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