28/10/2015
Rimbaud expliqué
Accueil
Suite
RIMBAUD : Villes II (Illuminations 1873)


L'Acropole d'Athènes

L'Acropole d'Athènes

Villes 2 est le 20ème poème d'"Illuminations", il y en a 3 (16ème, 18ème et 20ème)

Villes
L'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales. Impossible d'exprimer le jour mat produit par le ciel immuablement gris, l'éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle du sol. On a reproduit dans un goût d'énormité singulier toutes les merveilles classiques de l'architecture. J'assiste à des expositions de peinture dans les locaux vingt fois plus vastes qu'Hampton-Court. Quelle peinture ! Un Nabuchodonosor norwégien a fait construire les escaliers des ministères ; les subalternes que j'ai pu voir sont déjà plus fiers que des Brahmas et j'ai tremblé à l'aspect de colosses des gardiens et officiers de constructions. Par le groupement des bâtiments en squares, cours et terrasses fermées, on a évincé les clochers. Les parcs représentent la nature primitive travaillée par un art superbe. Le haut quartier a des parties inexplicables : un bras de mer, sans bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de candélabres géants. Un pont court conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d'acier artistique de quinze mille pieds de diamètre environ.

Sur quelques points des passerelles de cuivre, des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte : quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous l'acropole ? Pour l'étranger de notre temps la reconnaissance est impossible. Le quartier commerçant est un circus d'un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques. Mais la neige de la chaussée est écrasée ; quelques nababs aussi rares que les promeneurs d'un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamants. Quelques divans de velours rouge : on sert des boissons polaires dont le prix varie de huit cents à huit mille roupies. A l'idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu'il y a une police, mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d'ici.

Le faubourg aussi élégant qu'une belle rue de Paris est favorisé d'un air de lumière. L'élément démocratique compte quelque cent âmes. Là encore les maisons ne se suivent pas ; le faubourg se perd bizarrement dans la campagne, le "Comté" qui remplit l'occident éternel des forêts et des plantations prodigieuses où les gentilshommes sauvages chassent leurs chroniques sous la lumière qu'on a créée.

Rimbaud,
Illuminations, 1875

Note Gallimard : Les plus nombreux commentateurs voient, dans ce texte, l'évocation de Londre ; A. Adam (avec une prudence que suggèrent nos connaissances en matière de composition et datation des Illuminations) suppose que cette ville est Stockolm. Commode ou non, l'idée qu'il s'agit encore d'une ville imaginaire, faite aussi de quelques détails réels, me parait la meilleure.

Plan
Introduction
1-L'énormité et la structuration des villes
2-Les villes des espaces théâtraux
3-la place de l'homme dans les villes modernes


Le second poème "Villes" ou Villes II, dit aussi poème de l'Acropole ne suit pas immédiatement le premier poème Villes. Rimbaud a intercalé entre ses deux poèmes "Vagabonds" donnant plus de relief à ses deux poèmes qui peuvent être lus simultanément étant donné les nombreux chiasmes entre les deux textes. Le XIXème siècle est celui du remodelage des grandes villes, du boulevard Haussmann, de l'expulsionà la périphérie des couches sociales les plus basses, le peuple du vieux Paris. Les villes ont connu depuis toujours un développement considérable et ont toujours fasciné les êtres humains. Ce poème est avant tout une critique de la vision idéale de la ville apparue avec "Ce sont des villes" exprimant par cette exclamation, un idéal, une harmonie et qui dans ce second poème devient source d'angoisse par le gigantisme de ses édifices.
1-L'énormité et la structuration des villes
"L'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales" qui ouvre le débat met l'accent sur le gigantisme des villes, Acropole (cité haute), métropole (mère de la cité) mégalopole (grande ville) autant de termes qui attestent de la ville comme d'un miroir à la hauteur du génie humain, d'où parfois la démesure. Dans le premier texte des "villes", les métropoles apparaissaient comme de gigantesques carrefours spatio-temporels, harmonieux, rayonnants, idylliques. Les "Alléganys" des Etats-Unis côtoyaient les "Libans de rêve" et les boulevards de Bagdad dans la plus grande harmonie. Dans ce texte les villes apparaissent comme des espaces structurés, des lieux d'immigration mais aussi d'exclusion, des carrefours où se rencontre dans le plus complet désordre des espaces et des temps différents. Les barbares de la Grèce, ces étrangers qui ne sont pas de la ville, qui ne sont pas civilisés, se perdent dans ces espaces qui ne sont pas à dimension humaine où qui ne leur sont pas accessibles. Les villes modernes reproduisent en les grandissant les merveilles classiques, ajoute ça et là quelques espaces verts, des parcs, des squares plus petits, des cours plantés d'arbres. Toutes les dimensions sont outrées, les espaces réservés aux expositions sont gigantesques car rien n'est assez grand lorsqu'il s'agit de montrer sa réussite, et le spectateur habituel des expositions dans les musées est ici un spectateur perdu. Carrefour de peuples, la ville est aussi un carrefour d'influences, c'est un "Nabuchodonosor norvégien qui a construit les escaliers des ministères", une alliance de mots pour traduire ces villes de ce XIXème siècle, alliance de colonisateurs et de colonisés, riche de L'Orient antique avec ses traditions et l'Europe nordique moderne. Tous ces peuples se retrouvent dans une même alliance de pensée, d'influence pour la réalisation d'une gloire commune. "Les boissons polaires se payent en monnaie indienne" met en évidence le caractère incohérent des villes modernes coloniales ou colonialistes. Dans ce gigantisme, le visiteur ne peut s'y retrouver, "mesurer la profondeur de la ville", toute reconnaissance est impossible.
2-Les villes, des espaces théâtraux
Alors que le promeneur de la cité grecque découvrait des temples, des théâtres, des lieux de spectacle, le promeneur de la ville moderne découvre des commerces, des cafés ou l'on sert des "boissons polaires". Dans cette ville, le visiteur, spectateur assiste à une autre forme de théâtre, les boutiques, les cafés, assimilés à des circus, sont devenus les nouveaux espaces scéniques où se jouent des représentations. La ville est, comme un théâtre, éclairée artificiellement par des candélabres géants, de "la lumière qu'on a crée", car avec la hauteur des immeubles et le ciel immuablement gris, la clarté est faible et le jour mat. Mais "les boutiques doivent contenir des drames assez sombre" ajoute à l'angoisse des villes et donne l'impression que c'est un spectacle de mort qui semble s'y jouer. Toujours hanté et traumatisé par son arrestation et son séjour en prison, Rimbaud se pose la question de sa sécurité, de la police et des aventuriers.
3-La place de l'homme dans les villes modernes
Dans toutes les villes modernes, on assiste à une stratification de la population par couches, par zones, selon son niveau social. Rimbaud nous décrit ces stratégies d'exclusion mise en place dans les cités modernes avec ses "hauts quartiers", l'Acropole au sommet, réservés aux plus riches, des espaces impénétrables pour la plupart , ses bas quartiers comprenant l'espace des boutiques avec des galeries à Arcades, puis il revient sur les faubourgs en périphérie des villes. Notre poème ne manque pas d'ironie pour dénoncer le prix très variable des boissons polaires. La description de la ville qu'il nous fait est une critique de la fragmentation du tissu social. Exclu de la cité moderne, notre poète vagabond n'a pas sa place. La ville décrite par Rimbaud est significative de leur évolution et de la place de l'homme dans la cité moderne, hiérarchisée. Le faubourg, qui était traditionnellement l'endroit réservé aux immigrants en dehors de l'enceinte fortifiée du bourg est devenu le lieu de résidence de quelques rares personnes privilégiées, des gentilshommes fortunés. Ces faubourgs, "aussi élégants qu'une belle rue de Paris", sont composés de maisons individuelles espacées entourées de nature et se perdent "bizarrement dans la campagne, ironie de notre poète pour traduire le paradoxe de trop nombreux citadins qui ont fuit la campagne pour la ville et qui essaie de reconstituer l'habitat dispersé des campagnes qu'ils ont quittées.
Conclusion
Rimbaud est un observateur avisé du remodelage des grandes villes et de l'expulsion à la périphérie des couches sociales les plus basses, on éloigne les clochers représentatifs de la campagne et on laisse quelques squares. Il a remarqué le remplacement des ruelles du vieux Paris par les avenues haussmanniennes et vu la place grandissante des expositions universelles pour célébrer les merveilles technologiques d'un pays. Toutes ces modifications structurelles de notre environnement ne sont pas plus aujourd'hui les bienvenues qu'elle ne l'étaient pour Rimbaud. Et pourtant toutes les villes rêve encore aujourd'hui d'organiser les jeux olympiques.

Vocabulaire
Villes visitées par Rimbaud en 1875
Londres, Stuttgart, Bruxelles, Paris.
Chiasme
du grec chiasma, croisement
Figure de style disposant en ordre inverse les mots de deux propositions qui s'opposent ex
Il est riche en défaut est en chiasme avec il est pauvre en qualités.
Exemple de chiasme entre les deux poèmes : Villes I, une mer troublée chargée de flottes orphéoniques et dans ville II on inverse et ce sont des bras de mer sans bateaux aux quais, c'est la même chose puisque s'ils ne sont pas à quai, ils sont en mer, mais c'est inversé.
Acropole
Partie la plus élevée des cités grecques, comportant une citadelle et des lieux de culte (l'Acropole d'Athènes).
Barbare
Étranger chez les grecs et les romains, qui n'est pas de la cité, civilisé.
Bâtisse
Bâtiment sans caractère
Faubourg
du latin foris dehors et burgus bourg, quartier situé en dehors de l'enceinte fortifiée d'une ville.
Hampton court
Château, résidence royale d'Henri VIII au sud-ouest de Londres. Henri VIII roi d'Angleterre, 1509-1547, un des princes de la Renaissance, créateur de la religion anglicane car le pape refusait d'annuler son mariage avec Catherine d'Aragon. Il épousa 6 femmes dont Anne Boleyn, Jane Seymour.
Nabuchodonosor
Roi de Babylone 605-562 av. JC, détruisit Jérusalem.
Subalterne
Dont la position est inférieure, subordonnée.
Brahmanisme
Système socio-religieux indien, apparu avant l'hindouisme, caractérisé par une division de la société en castes.
Square
Jardin public de petite dimension généralement entouré d'une grille.
Cours
Avenue plantée d'arbres
Grésil
Pluie de petits granules formés de glace et de neige.
Candélabres
Appareil d'éclairage, colonne supportant plusieurs lampes.
Sainte Chapelle
Chapelle gothique située dans l'enceinte du Palais de justice de Paris construite par St-Louis pour abriter les reliques de la passion du Christ.
Nababs
Titre donné dans l'Inde musulmane aux gouverneurs, aux officiers de la cour des sultans, homme très riche qui fait étalage de sa fortune.
Roupie
Unité monétaire de l'Inde, du Sri Lanka, Népal, Maldives, Seychelles et Pakistan.



L'amplification par l'utilisation des pluriels (ponts, ciels, masures, dômes, mats) donne au texte une fonction messianique et au poète le rôle du porte parole libérateur de l'humanité.
Tous les poèmes d'"Illuminations"


Accueil