10/04/2017
Rimbaud expliqué
Accueil
Suite
RIMBAUD : Villes I (Illuminations 1873)




Québec

"Villes 1" est le 18ème poème d'"Illuminations"


Villes
Ce sont des villes ! C'est un peuple pour qui se sont montés ces Alleghanys et ces Libans de rêve ! Des chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles. Les vieux cratères ceints de colosses et de palmiers de cuivre rugissent mélodieusement dans les feux. Des fêtes amoureuses sonnent sur les canaux pendus derrière les chalets. La chasse des carillons crie dans les gorges. Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes au milieu des gouffres les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l'abîme et les toits des auberges l'ardeur du ciel pavoise les mâts. L'écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, - la mer s'assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants des moissons de fleurs grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tettent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites. Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sort la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. Le paradis des orages s'effondre. Les sauvages dansent sans cesse la fête de la nuit. Et une heure je suis descendu dans le mouvement d'un boulevard de Bagdad où des compagnies ont chanté la joie du travail nouveau, sous une brise épaisse, circulant sans pouvoir éluder les fabuleux fantômes des monts où l'on a dû se retrouver.

Quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils et mes moindres mouvements ?

Rimbaud,
Illuminations, 1875

Note Gallimard : Après "Ville" au singulier, c'est encore une ville de rêve, même si certains éléments en sont identifiables isolément. L'essentiel est ici, comme dans plusieurs poèmes du même ordre, un éblouissant "exercice de style".

Plan
Introduction
1-A la recherche d'un idéal
2-Une vision imaginaire
3-Chefs-d'oeuvre en périls


"Villes" au pluriel, du recueil " Illuminations", est précédé de "Ornières» et suivi de "Vagabonds" qui précède le second poème sur "villes". Ce premier des deux poèmes intitulé "villes" peut être lu à priori comme l'expression d'un âge d'or de l'urbanisation couronné par l'assomption de Vénus anadyomène, la Vénus sortant des eaux, métaphore de la beauté de la ville moderne, construction humaine à partir de la nature.

1 A la recherche d'un idéal,
On se pose souvent la question des motivations des êtres humains à se rassembler de plus en plus nombreux dans des espaces de plus en plus étroits, les villes. "Ce sont des villes", cette simple exclamation montre l'admiration de notre poète pour les villes en général, carrefours d'influences culturelles, élégance des rues, des édifices, multiplicité des expositions culturelles. Culture, civilisation, tel sont les maîtres mots de cet idéal, de cette recherche d'élévation qui structure le texte. La verticalité des cratères, la grandeur des colosses, les cimes, les plates-formes, le toit, le ciel, le mat sont autant d'éléments qui participent à cette ascension. L'omniprésence d'éléments naturels, les cratères, les gorges, les gouffres associés à des musiques douces, le mugissement mélodieux, le carillon, donne à la ville une apparence harmonieuse entre l'art, la technique et la nature. Les villes donnent une impression de bonheur, on y donne des fêtes amoureuses, on pavoise les mats, on décore les auberges avec ardeur. On a de la ville une impression de vie, d'ardeur harmonieuse.
2- Une vision imaginaire
Ces villes, ce sont les "Alléganys", des montagnes des Etats-Unis, l'Occident ou des Libans de rêve, l'Orient, un brassage de cultures, un mélange de modernité des Etats-Unis, de reliefs, de parfums avec l'exotisme oriental du Liban. Rimbaud est l'architecte de ses féeries, il construit en les parcourant des viles éphémères et fragiles, faites de bois, de verre dans une sorte d'errance surréaliste. Ce sont des villes qui bougent, mues par un mécanisme invisible pour les êtres ordinaires, mais que lui Rimbaud, le voyant peut découvrir. Pour bien monter qu'il s'agit de villes imaginaires, sans existence réelle pour un non voyant. Rimbaud brasse les sons, les couleurs, les mots, joue sur le ton rouge avec le cuivre et le feu, sur les mots, rougissent et rugissent, mélange la douceur des palmiers et la terreur des palmiers dans une sorte d'apothéose de son spectacle urbain. Il reprend les légendes, des textes imaginaires qui ajoutent du merveilleux à des faits réels déformés. Notre Roland, modeste comte devient neveu de Charlemagne dans la légende. Il refait les légendes, donne vie aux statues, aux divinités, Diane, déesse de la chasse donne le sein à un cerf, Vénus marche et rend visite à Vulcain, le dieu des forgerons, laid et boiteux pour l'épouser. Rimbaud recours à la mythologie, à la puissance émotionnelle d'un passé légendaire, imaginaire et magnifié pour appuyer sa féerie des villes et donner du merveilleux à ses "Brooklyn" et ses "incroyables Florides". La littérature romantique avait suivi avant lui les délices de ces voyages imaginaires, de ces rêves d'exotisme. On doit donc lire ce poème avant tout comme une création poétique, fruit d'une imagination dans laquelle Rimbaud se saisit de quelques éléments du réel et refait l'histoire des êtres, en compose sa vision imaginaire, en refait "la légende" à partir le l'existant, la fait évoluer pour donner à son poème un plus grand pouvoir émotionnel.
3 Chefs-d'œuvre en périls
Quelques éléments situés dans le second mouvement du poème viennent troubler cette vision idéale, les châteaux sont bâtis en os et les "fabuleux fantômes" rappellent la présence de la mort. Toutes ces architectures, ces "Alléganys", ces "Libans de rêve" sont autant de chefs- d'œuvre en périls, il apparaissent ici dans leur fragilité, à la merci du langage qui les construit et les déconstruit dans un même mouvement. Rimbaud qui sait trop bien que la grâce n'est donnée qu'à celui qui ne cesse de partir, de marcher, de "passer" fait défiler dans les mots, ses rêves et ses fantasmes sans se retourner sur ce qui s'effondre derrière lui, "l'écroulement des apothéoses", une sorte de vide sémantique ou le silence. Il souhaite vite revenir à la réalité et conclue "quels bons bras, quelle belle heure me rendront cette région d'où viennent mes sommeils". Pour Rimbaud, l'homme aux semelles de vent, l'accession à la ville doit rester une accession précaire comme à celle d'un univers où les mots et la syntaxe servent de jalons et de lignes de fuite à l'errance de notre bohémien, à notre vagabond de la poésie.
Conclusion
Dans ce poème "Villes" Rimbaud semble osciller entre un illuminisme prophétique et un romantisme critique. Romantisme critique dans son admiration des villes, espaces structurés contre les espaces naturels, même si dans le second mouvement cette admiration est modérée. Illuminisme prophétique des villes à l'architecture complexe, mélange d'enfermement et d'évasion. Ce poème "Villes", en prose, est l'une des plus belles visions de Rimbaud

Vocabulaire
Villes visitées par Rimbaud en 1875
Londres, Stuttgart, Bruxelles, Paris.
Jouons un peu
Quel est le monument payant le plus visité au Monde ? vous répondez La Tour Effel, c'est la bonne réponse. Entièrement métallique, 320 m de hauteur et 7175 t, c'est le symbole de la France. 7 millions de visiteurs par an.
Légende
Récit populaire qui a pour sujet des événements ou des êtres imaginaires ou des faits réels déformés et parfois mêlés de merveilleux (La légende des siècles de Victor Hugo)
Alleghanys
Chaîne de Montagne à l'Est des Etats-Unis, rebord du plateau appalachien de La Pennsylvanieà la Virginie mais aussi rivière affluent de l'Ohio.
Liban
État d'Asie, ancienne Phénicie. 4 millions d'habitants sur 10.000 km2. C'est le pays le plus urbanisé (85%).
Le Liban est un carrefour entre l'Occident et l'Orient
Chalet de cristal, de bois
construction en verre ou en bois, fragiles.
Carillon
Ensemble de cloches ou sonnerie d'une horloge, d'une pendule qui se déclenche à intervalle régulier. Du latin quaternio, groupe de quatre cloches de différents tons.
Oriflamme
Historiquement, la bannière des rois de France (drapeau autour duquel se rassemblait les vassaux lors du ban) . Bannière d'apparat, de décoration
Roland et la légende
Neveu de Charlemagne (selon la légende car fils de Gisèle frère du roi, et Ganelon, son beau-père car second mari de Gisèle. En réalité Roland était un obscur comte de Bretagne), il commandait l'arrière garde de Charlemagne. Il fut tué à Ronceveaux. Il sonna le cor pour appeler Charlemagne à son secours, l'inverse de la bravoure, mais Charlemagne fit semblant de ne rien entendre.
http://romantis.free.fr/vigny
Orphée
Il descendit aux enfers pour ramener son épouse Eurydice mais ne devait la regarder qu'au dehors, ce qu'il ne fit pas et Eurydice mourut une seconde fois.
Conque
Coquille mais aussi trompe des tritons faite d'une de ces coquilles spiralées
Mab
Personnage de Roméo et Juliette de Shakespeare
Bacchante
Femme participant au culte de Bacchus, dieu du vin chez les Romains
Diane
Déesse de la chasse et de la nature sauvage correspondant à l'Artémis grecque.
Centaure
Être fabuleux représenté comme un monstre, moitié homme et moitié cheval.
Vénus et Vulcain
Déesse de la beauté et de l'amour. Vulcain dieu du feu et des forgerons était laid et boiteux. Il épousa Vénus qui le trompa avec Mars.
Orphée
Beffroi
Tour de guet élevée dans l'enceinte d'une vile puis tour, clocher d'une église.
Bagdad
Capitale de l'Irak sur le Tigre. La ville connut en 762 une splendeur dont il ne reste que divers bâtiments tardifs. Au VIIIème siècle, la ville réunissait les plus grands savants arabes et non arabes.

L'amplification par l'utilisation des pluriels (villes, chalets, fêtes, poulies, mats, canaux, vêtements, toits, auberges, Rolands, centauresses, conques, versants, moissons, cratères, rails, colosses, feux....) donne au texte une fonction messianique et au poète le rôle du porte parole de l'humanité.


Accueil