10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Ville (Illuminations 1873)




Londres Big Ben
Big Ben est avec Hyde Park à proximité du 8 gt collège street où habitait Rimbaud à Londres. Big Ben indique quand le Parlemnet est en séance.

"Ville", 16ème poème d'"Illuminations"

Ville

Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre nuit d'été ! - des Erinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, - la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

Rimbaud,
Illuminations, 1875

Note Gallimard : Etiemble a montré qu'il s'agit sans doute ici d'une ville de rêve. Rimbaud y trouve l'occasion d'éprouver une prose poétique neuve, comme le suggérait Baudelaire en tête des Petits poèmes en prose. Il fait ici, un songe de modernité.

Plan
Introduction
1-La vie à Londres
2-Une vie d'errance et de réclusion
3-Double langage


"Ville" au singulier, du recueil des Illuminations, fait partie du cycle des villes avec deux autres poèmes "villes" au pluriel". Ces trois poèmes qui sont séparés de "Ornières» et de "Vagabonds" constituent l'élément central du recueil 'Illuminations". Le premier de ces textes constitue une introduction et avec les deux autres constitue un cycle. Ils ont en commun d'être des poèmes de l'ambivalence ou Rimbaud qui nous annonçait à la fin de l'adieu d'une saison en Enfer que "nous entrerons aux splendides villes" se montre ici moins enthousiaste et optimiste sur un monde urbain étranger mais monotone et triste.
1-La vie à Londres
L'éphémère et point trop mécontent citoyen de la métropole crue moderne n'est autre que notre jeune poète Rimbaud qui séjourna à Londres en compagnie de son ami Verlaine, une sorte d'exil littéraire et sentimental partagé avec de nombreux exilés de la Commune de Paris. Ce séjour qui s'est fait en deux étapes de septembre à décembre 1872 dans le quartier de Soho puis en juillet 1873 autour de Big Ben ne lui a pas laissé que de bons souvenirs . Autobiographique, le texte semble l'être assurément, il est écrit à la première personne avec un "Je" en attaque de poème et une multiplication des adjectifs possessifs, "ma" ou "notre" car cela ressemble à une multipossession avec Verlaine. La métropole où il réside est crue et moderne, pas de fioritures de l'ancien, de copies tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'héritage classique, nul monument à la gloire, aux superstitions d'un passé révolu . Rien que du moderne, une modernité à la Baudelaire, un regard vers l'avenir, une innovation technique comme un miracle, la recherche d'une prose poétique assez souple et heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie et aux soubresauts de l'âme. Cette ville de Londres n'a-t-elle pas cette modernité de s'adapter aux soubresauts de l'histoire, aux ondulations de l'âme, c'est le modèle dont il faut s'inspirer. C'est encore un peu brut, un peu crû, un peu violent mais quelques retouches et l'idéal est atteint, c'est l'illumination, la superposition des idées à cette ville à la géométrie trop rectiligne.
2-Une vie d'errance et de réclusion
L'Angleterre est devenu le refuge des communards, des opposants au régime politique qui ont choisi l'exil ainsi que des opposants de toute nature. Londres nous apparaît ici comme un eldorado de tolérance, une morale réduite à sa simple expression, une fraternité d'opposants. La morale y apparaît donc moins stricte qu'en France, réduite à sa plus simple expression et les liaisons homosexuelles y paraissent tolérées, "enfin". La langue est réduite à sa plus simple expression, lorsqu'on ne connaît pas la langue d'un pays et que l'on ne fait aucun effort pour l'apprendre. C'est la ville avec son anonymat, chacun se perd dans la foule, l'ouvrier comme le bourgeois, une foule cosmopolite, "des millions", des gens qui travaillent comme partout, des professeurs qui enseignent, des personnes âgées, rien d'exceptionnel dans cette description qui s'appliquerait à n'importe quelle ville. Notre Rimbaud semble cependant y vivre reclus, il reste à sa fenêtre et ne voient que des spectres, des ombres menaçantes car ces nouveaux habitants bannis de leur pays et qui retrouvent ici une nouvelle patrie, "un cottage" sont toujours poursuivis par de nouveaux ennemis, par des Erinnyes nouvelles.
3-Double langage
Mais cette nouvelle patrie, moderne parce que tolérante n'est pas l'Eldorado qu'il espérait. Si cette ville est tolérante, elle est aussi bien monotone, sans relief, aucun sentiment ne s'en dégage, aucune personnalité dans les agencements intérieurs et extérieurs. Citoyen pas trop mécontent doit plutôt se lire citoyen très mécontent, mécontent parce que les communards le rejettent et parce que la morale y est plus insidieuse. Rimbaud, Verlaine et les opposants de toute sorte sont en fait très surveillés, infiltrés discrètement par une police omniprésente malgré son invisibilité. La liaison scandaleuse qu'il entretient avec Verlaine figure dans de nombreux rapports de police, notre poète qui croyait se fondre dans cette foule anonyme ne parlant pas sa langue est en réalité surveillé, écouté. Des tensions sont aussi vite apparues dans le couple Verlaine-Rimbaud, les coups pleuvent, les disputes sont permanentes, le "cottage" charmante maison de campagne, coquette est devenue un enfer, dans lequel la mort sans pleurs, le suicide est une menace bien réelle. Verlaine, le saturnien, le maudit a déteint sur Rimbaud, les déesses de la vengeance s'acharnent maintenant sur lui. Cette ville est non seulement une ville triste mais on y meurt dans la plus totale indifférence. Nous sommes très loin d'entrer dans les splendides villes qui devaient fournir l'inspiration au poète en lui servant de modèle mais on arrive à la mort, à l'antre de l'Enfer.
Conclusion
Ville est la description d'une ville bien ordinaire, croisement d'innombrablesêtres humains, une des nombreuses métropoles du monde entier, aux rues quelconques dans la grisaille avec sa foule cosmopolite et anonyme. On est loin des villes splendides annoncées à la fin d'une saison en Enfer et nous restons encore dans la désillusion. Cette entrée dans la ville se métamorphose peu à peu en arrivée dans l'antre de l'Enfer.

Vocabulaire
Villes visitées par Rimbaud en 1875
Londres, Stuttgart, Bruxelles, Paris.
Les 2 séjours de Rimbaud à Londres
Septembre 1872, il quitte Ostende pour Londres avec Verlaine. Arrivés, il prennent contact avec les communards exilés qui les aident à s'installer près de Soho 34 Howland Street. Rimbaud rentre à Charleville en décembre 1872. Juillet 1873, il retourne à Londres où est resté Verlaine, et loge 8 Greet College Street (à proximité de Big Ben). Mais leur liaison étrange commence à être connue du milieu communard londonien qui l'exclut avec Verlaine. Cette liaison étrange est mentionnée dans les rapports de police qui infiltre les exilés. Le couple se met alors à boire, et ils se battent. Verlaine quitte Rimbaud qui menace de se suicider.
Big Ben
C'est la tour de l'horloge de Wesminster Palace, la maison du parlement. A coté du parlement se dresse la tour St.-Étienne dite Big-Ben du nom de sa cloche. C'est l'entrepreneur Benjamin Hall corpulent qui a donné le nom à cette cloche de 14 tonnes qui sonne tous les 1/4 d'heure.
Soho
Quartier du centre de Londres, célèbre pour son pittoresque et son cosmopolitisme.
Cottage
Maison de campagne, coquette et rustique.
La commune de Paris
Gouvernement révolutionnaire du 18 mars 1871, après la chute de Napoléon III, les parisiens occupés et partisans de la guerre accusent Thiers de pactiser avec l'ennemi. Le 18 mars 1871, les communards s'opposent aux Versaillais venus les désarmer. Les communards résistent mais sont finalement écrasés lors de la semaine sanglante. Beaucoup de communards furent déportés, d'autres se réfugièrent en Angleterre.
Éphémère
Qui dure peu
Cru
Se dit de quelque chose que rien n'atténue, violent.
Métropole
du grec meter, mère et polis, ville, capitale d'un pays.
Allégorie
Description, récit qui pour exprimer une idée générale recourt à une suite de métaphore.
Erinnyes
Dans la mythologie grecque, déesses de la Vengeance, les romains les assimilèrent aux Furies.

L'amplification par l'utilisation des pluriels (ponts, ciels, masures, dômes, mats) donne au texte une fonction messianique et au poète le rôle du porte parole libérateur de l'humanité.


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