|
Londres Big Ben
Big Ben est avec Hyde Park à proximité du 8 gt collège street où habitait Rimbaud à Londres. Big Ben indique quand le Parlemnet est en séance.
| Ville
Je
suis un éphémère et point
trop mécontent citoyen d'une métropole
crue moderne parce que tout goût connu a été
éludé dans les ameublements et l'extérieur
des maisons aussi bien que dans le plan de la ville.
Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition.
La morale et la langue sont réduites à leur plus
simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui
n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement
l'éducation, le métier et la vieillesse,
que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que
ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent.
Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres
nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle
fumée de charbon, - notre ombre des bois, notre
nuit d'été ! - des Erinnyes nouvelles,
devant mon cottage qui est ma patrie
et tout mon cur puisque tout ici ressemble à ceci,
- la Mort sans pleurs, notre active fille et servante,
et un Amour désespéré, et
un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.
Rimbaud,
Illuminations, 1875 |
|
Plan
Introduction
1-La vie à Londres
2-Une vie d'errance et de réclusion
3-Double langage
"Ville" au singulier, du recueil des Illuminations, fait partie du cycle des villes avec deux autres poèmes "villes" au pluriel". Ces trois poèmes qui sont séparés de "Ornières» et de "Vagabonds" constituent l'élément central du recueil 'Illuminations".
Le premier de ces textes constitue une introduction et avec les deux autres constitue un cycle. Ils ont en commun d'être des poèmes de l'ambivalence ou Rimbaud qui nous annonçait à la fin de l'adieu d'une saison en Enfer que "nous entrerons aux splendides villes" se montre ici moins enthousiaste et optimiste sur un monde urbain étranger mais monotone et triste.
1-La vie à Londres
L'éphémère et point
trop mécontent citoyen de la métropole
crue moderne n'est autre que notre jeune poète Rimbaud qui séjourna
à Londres en compagnie de son ami Verlaine,
une sorte d'exil littéraire et sentimental partagé
avec de nombreux exilés de la Commune de Paris.
Ce séjour qui s'est fait en deux étapes de septembre à
décembre 1872 dans le quartier de Soho puis en
juillet 1873 autour de Big Ben ne lui a pas laissé
que de bons souvenirs . Autobiographique, le texte semble l'être
assurément, il est écrit à la première
personne avec un "Je" en attaque de poème et
une multiplication des adjectifs possessifs, "ma" ou "notre"
car cela ressemble à une multipossession avec
Verlaine. La métropole où il réside est crue et moderne,
pas de fioritures de l'ancien, de copies tant à l'intérieur
qu'à l'extérieur de l'héritage classique, nul monument
à la gloire, aux superstitions d'un passé
révolu . Rien que du moderne, une modernité à
la Baudelaire, un regard vers l'avenir, une innovation technique
comme un miracle, la recherche d'une prose poétique assez souple
et heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme,
aux ondulations de la rêverie et aux soubresauts
de l'âme. Cette ville de Londres n'a-t-elle pas cette modernité
de s'adapter aux soubresauts de l'histoire, aux ondulations de l'âme,
c'est le modèle dont il faut s'inspirer. C'est encore un peu brut,
un peu crû, un peu violent mais quelques retouches et l'idéal
est atteint, c'est l'illumination, la superposition des idées à
cette ville à la géométrie trop rectiligne.
2-Une vie d'errance et de réclusion
L'Angleterre est devenu le refuge des communards, des
opposants au régime politique qui ont choisi l'exil ainsi que des
opposants de toute nature. Londres nous apparaît ici comme un eldorado
de tolérance, une morale réduite à sa simple expression,
une fraternité d'opposants. La morale y apparaît donc moins
stricte qu'en France, réduite à sa plus simple expression
et les liaisons homosexuelles y paraissent tolérées,
"enfin". La langue est réduite à sa plus
simple expression, lorsqu'on ne connaît pas la langue d'un
pays et que l'on ne fait aucun effort pour l'apprendre. C'est la ville
avec son anonymat, chacun se perd dans la foule, l'ouvrier
comme le bourgeois, une foule cosmopolite, "des millions", des
gens qui travaillent comme partout, des professeurs qui enseignent, des
personnes âgées, rien d'exceptionnel dans cette description
qui s'appliquerait à n'importe quelle ville. Notre Rimbaud semble
cependant y vivre reclus, il reste à sa fenêtre et ne voient
que des spectres, des ombres menaçantes car ces
nouveaux habitants bannis de leur pays et qui retrouvent ici une nouvelle
patrie, "un cottage" sont toujours poursuivis par de nouveaux
ennemis, par des Erinnyes nouvelles.
3-Double langage
Mais cette nouvelle patrie, moderne parce que tolérante n'est pas
l'Eldorado qu'il espérait. Si cette ville est
tolérante, elle est aussi bien monotone, sans relief, aucun sentiment
ne s'en dégage, aucune personnalité dans les agencements
intérieurs et extérieurs. Citoyen pas trop mécontent
doit plutôt se lire citoyen très mécontent, mécontent
parce que les communards le rejettent et parce que la
morale y est plus insidieuse. Rimbaud, Verlaine et les opposants de toute
sorte sont en fait très surveillés, infiltrés
discrètement par une police omniprésente
malgré son invisibilité. La liaison scandaleuse qu'il entretient
avec Verlaine figure dans de nombreux rapports de police, notre poète
qui croyait se fondre dans cette foule anonyme ne parlant pas sa langue
est en réalité surveillé, écouté. Des
tensions sont aussi vite apparues dans le couple Verlaine-Rimbaud, les
coups pleuvent, les disputes sont permanentes, le "cottage"
charmante maison de campagne, coquette est devenue un enfer, dans lequel
la mort sans pleurs, le suicide est une menace
bien réelle. Verlaine, le saturnien, le maudit a déteint
sur Rimbaud, les déesses de la vengeance s'acharnent maintenant
sur lui. Cette ville est non seulement une ville triste
mais on y meurt dans la plus totale indifférence. Nous sommes très
loin d'entrer dans les splendides villes qui devaient
fournir l'inspiration au poète en lui servant de modèle
mais on arrive à la mort, à l'antre de l'Enfer.
Conclusion
Ville est la description d'une ville bien ordinaire,
croisement d'innombrablesêtres humains, une des nombreuses métropoles
du monde entier, aux rues quelconques dans la grisaille avec sa foule
cosmopolite et anonyme. On est loin des villes splendides
annoncées à la fin d'une saison en Enfer et nous restons
encore dans la désillusion. Cette entrée dans la ville se
métamorphose peu à peu en arrivée dans l'antre
de l'Enfer.
|
Villes visitées par Rimbaud en 1875
Londres, Stuttgart, Bruxelles, Paris.
Les 2 séjours de Rimbaud à Londres
Septembre 1872, il quitte Ostende pour
Londres avec Verlaine. Arrivés, il prennent contact avec les communards
exilés qui les aident à s'installer près de Soho
34 Howland Street. Rimbaud rentre à Charleville en décembre
1872. Juillet 1873, il retourne à Londres où est resté
Verlaine, et loge 8 Greet College Street (à proximité de
Big Ben). Mais leur liaison étrange commence à être
connue du milieu communard londonien qui l'exclut avec Verlaine. Cette
liaison étrange est mentionnée dans les rapports de police
qui infiltre les exilés. Le couple se met alors à boire,
et ils se battent. Verlaine quitte Rimbaud qui menace de se suicider.
Big Ben
C'est la tour de l'horloge de Wesminster
Palace, la maison du parlement. A coté du parlement se dresse la
tour St.-Étienne dite Big-Ben du nom de sa cloche. C'est l'entrepreneur
Benjamin Hall corpulent qui a donné le nom à cette cloche
de 14 tonnes qui sonne tous les 1/4 d'heure.
Soho
Quartier du centre de Londres, célèbre pour son pittoresque et son cosmopolitisme.
Cottage
Maison de campagne, coquette et rustique.
La commune de Paris
Gouvernement révolutionnaire du 18 mars 1871, après la chute de Napoléon III, les parisiens occupés et partisans de la guerre accusent Thiers de pactiser avec l'ennemi. Le 18 mars 1871, les communards s'opposent aux Versaillais venus les désarmer. Les communards résistent mais sont finalement écrasés lors de la semaine sanglante. Beaucoup de communards furent déportés, d'autres se réfugièrent en Angleterre.
Éphémère
Qui dure peu
Cru
Se dit de quelque chose que rien n'atténue, violent.
Métropole
du grec meter, mère et polis, ville, capitale d'un pays.
Allégorie
Description, récit qui pour exprimer une idée générale
recourt à une suite de métaphore.
Erinnyes
Dans la mythologie grecque, déesses de la Vengeance, les romains
les assimilèrent aux Furies.
L'amplification par l'utilisation des pluriels
(ponts, ciels, masures, dômes, mats) donne au texte une
fonction messianique et au poète le rôle du porte
parole libérateur de l'humanité.
|