26/09/2023

Rimbaud expliqué, Illuminations

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RIMBAUD : Ornières (Illuminations 1873)


Une ornière est une trace profonde creusée par les roues d'un véhicule sur un chemin

Poème : Ornières

"Ornières" est le 17ème poème des "Illuminations"

À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires.

Notes Gallimard :
Selon Delahaye, la venue d'un cirque à Charleville aurait motivé ce poème. Un paysage, réel ou non, sert de point de départ et de "théatre" à un défilé de féeries. C'est tout.

Plan
Introduction
1-Une nature en éveil, innocence et émerveillement
2-Les ornières, routine, désillusion, assombrissement

Conclusion

Introduction
"Ornières" fait partie, avec "Aube", "Fleurs" et "Mystique", de cet ensemble de proses des Illuminations que l'on pourrait appeler "féeries". Le poète y décrit ces instants de rare et fragile bonheur où sa présence s'inscrit heureusement et comme magiquement, par le regard, dans l'espace accueillant, docile et gracieux, de la Nature. On sera particulièrement sensible à la configuration de cet espace naturel, un parc, avec d'un coté des arbres et de l'autre une cascade dont l'eau ruisselle rapidement dans des rigoles creusées dans un talus végétal et sa symbolique où se dévoile l'intimité du poète. Le regard du poète embrasse ce parc qui s'éveille et laisse aller son imaginaire sur les sillons laissés dans la nature par le temps. La lumière indécise du matin fait alors naître des fantasmagories, le défilé magique d'un cirque, puis celui d'un convoi funèbre.

1-La nature en éveil, innocence et émerveillement

"Ornières" est, le récit d'un songe poétique conduit en dehors de l'espace et du temps réel et qui se dissipe lorsque l'on reprend conscience de ce temps. Rimbaud aimait cette heure indicible, première du matin, moment éphémère, fragile, fugace, fulgurant et qui vient décolorer les visions de la nuit. Dans cette semi-obscuritéqui précède le jour, la nature sommeille encore, dans une immobilité totale. L'espace décrit est celui du rêve, le narrateur ne quitte pas sa chambre. Il importe assez peu d'ailleurs de savoir quel est ce parc traversé par le poète. Le paysage qui ouvre le poème semble cependant bien réel, c'est celui d'un parc urbain dans un clair-obscur de bleuités où l'on entend le bruit d'une cascade, une "wasserfall", qui ruisselle à travers mille rigoles qui amplifiées deviennent des ornières. Les ornières, ces traces profondes laissées par les roues des charrettes ou charriots dans la nature sont le point de départ d'un voyage imaginaire. L'aube redonne vie à la nature comme elle donne par magie naissance à un défilé joyeux, allègre, celui de roulottes foraines d'un cirque qui défile. Le cirque émerveille les enfants, c'était un espace de jeux pour les romains et désormais un espace où se produisent acrobates, jongleurs, dompteurs, magiciens, clowns. La parade du cirque dans la ville pour annoncer le spectacle devient féerie, les véhicules bossés par la forme arrondie du toit des roulottes deviennent des carrosses, de luxueux véhicules de transport qui émerveillent les contes d'enfant. C'est un défilé de roulottes, de chevaux, d'équilibristes, d'enfants richement colorés. Rimbaud multiplie les assonances en "a" pour traduire phonétiquement avec ce son une grande admiration, une extase devant cette féerie visuelle. Rimbaud se laisse ici aller, pour une fois, aux émerveillements de l'enfant qu'il n'a pas jamais cessé complètement d'être.

2-Les ornières, routine, désillusion, assombrissement

La fin du poème est moins joyeuse, les ornières deviennent des routines dont il est difficile de sortir et qui conduisent à l'immobilisme, à la mort. La charrette devient corbillard avec plusieurs cercueils. La toile bariolée du chapiteau est devenue un panache noir, d'ébène. En face du Moi-enfant, tel que se décrit Rimbaud, la Nature dans son éveil va prendre l'apparence de la mort. Le Rimbaud enfant qui s'émerveillait au début laisse la place à un Rimbaud pessimiste, qui brise, en finale, la douce féerie par l'évocation de la mort. On retrouve ici une permanence des envolées oniriques rimbaldiennes, l'orgueil blessé, les illusions perdues, les rêves brisés. Dans un poème suivant "Nocturne vulgaire", le carrosse des contes de fées de son évasion onirique se transformera lui aussi en "corbillard de mon sommeil". Le corbillard est ici tiré par des juments bleues et noires, ce sont des chevaux femelles s'opposant aux chevaux du cirque qui défilent simplement tachetés.

Conclusion
"Ornières" est un poème court, à l'interprétation assez simple. A travers la parade d'un cirque dans une ville, nous découvrons un Rimbaud enfant enthousiaste, émerveillé même si à la fin du poème surgissent les désillusions de ses échecs littéraires. "Ornières" est une évasion onirique en carrosse, un défilé de féeries qui rappelle les contes de fées de l'enfance, il n'y a qu'à lever les yeux pour être ébloui.

Vocabulaire

Aube :

du latin alba, blanche. Première lueur du jour qui apparaît à l'horizon. Très tôt.

Ornière :
Trace profonde creusées par les roues d'un véhicule dans un chemin. Au figuré, voie toute tracée que l'on suit par routine.


Cirque :
Lieu destiné chez les romains à la célébration de certains jeux ou enceinte circulaire où se donne en spectacle des exercices d'adresse, d'acrobatie, de domptage, de numéros de clown

Bossés:
Deux significations possibles, des bosses, c'est à dire des dommages causés aux véhicules par des chocs ou la forme en dôme des roulottes foraines lui donnant la forme d'une bosse.

Bariolés :
Couvert de diverses couleurs mal assorties.

Pavoisés :
Décoré de drapeaux.

Char :
Voiture à deux roues tiré par des chevaux ou voiture décorée pour le carnaval ou encore véhicule blindé.

Char chargés d'animaux de bois doré :
Manège forain de chevaux de bois.

Carrosse :
Luxueuse voiture à chevaux, à quatre roues, suspendue et couverte.

Attifé :
Orné de façon excessive.

Fantasmagorie :
Spectacle étrange, fantastique.

Jument :
Femelle du cheval

Liste des textes du recueil « Illuminations »

Après le déluge
Enfance I, II, III, IV, V
Conte
Parade
Antique
Being Beauteous
Ô la face cendrée
Vies I, II, III 
Départ
Royauté
A une raison
Matinée d'ivresse
Phrases
Ouvriers
Les ponts
Ville (Je suis un éphémère)
Ornières
Villes I
Vagabonds
Villes II
Veillées I, II, III
Mystique
Aube
Fleurs
Nocturne vulgaire
Marine
Fête d'hiver
Angoisse
Métropolitain
Barbare
Solde
Fairy
Jeunesse I Dimanche
Jeunesse II Sonnet
Jeunesse III Vingt ans
Jeunesse IV
Guerre
Promontoire
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