Une ornière est une trace profonde creusée par les
roues d'un véhicule sur un chemin
Poème : Ornières
"Ornières" est le 17ème poème des "Illuminations"
À droite l'aube d'été éveille les feuilles et les vapeurs et les bruits de ce coin du parc, et les talus de gauche tiennent dans leur ombre violette les mille rapides ornières de la route humide. Défilé de féeries. En effet : des chars chargés d'animaux de bois doré, de mâts et de toiles bariolées, au grand galop de vingt chevaux de cirque tachetés, et les enfants et les hommes sur leurs bêtes les plus étonnantes ; - vingt véhicules, bossés, pavoisés et fleuris comme des carrosses anciens ou de contes, pleins d'enfants attifés pour une pastorale suburbaine. Même des cercueils sous leur dais de nuit dressant les panaches d'ébène, filant au trot des grandes juments bleues et noires. |
Notes Gallimard :
Selon Delahaye, la venue d'un cirque à Charleville aurait motivé ce poème. Un paysage, réel ou non, sert de point de départ et de "théatre" à un défilé de féeries. C'est tout.
Plan
Introduction
1-Une nature en éveil, innocence et émerveillement
2-Les ornières, routine, désillusion, assombrissement
Conclusion
Introduction
"Ornières" fait partie, avec "Aube", "Fleurs" et "Mystique", de cet ensemble de proses des Illuminations que l'on pourrait appeler "féeries". Le poète y décrit ces instants de rare et fragile bonheur où sa présence s'inscrit heureusement et comme magiquement, par le regard, dans l'espace accueillant, docile et gracieux, de la Nature. On sera particulièrement sensible à la configuration de cet espace naturel, un parc, avec d'un coté des arbres et de l'autre une cascade dont l'eau ruisselle rapidement dans des rigoles creusées dans un talus végétal et sa symbolique où se dévoile l'intimité du poète. Le regard du poète embrasse ce parc qui s'éveille et laisse aller son imaginaire sur les sillons laissés dans la nature par le temps. La lumière indécise du matin fait alors naître des fantasmagories, le défilé magique d'un cirque, puis celui d'un convoi funèbre.
1-La nature en éveil, innocence et émerveillement
"Ornières"
est, le récit d'un songe poétique conduit
en dehors de l'espace et du temps réel et qui se dissipe lorsque l'on reprend conscience de ce temps. Rimbaud aimait cette heure
indicible, première du matin, moment éphémère, fragile, fugace, fulgurant et qui vient décolorer les visions de la nuit. Dans cette semi-obscuritéqui précède
le jour, la nature sommeille encore, dans une immobilité totale.
L'espace décrit est celui du rêve, le narrateur ne quitte
pas sa chambre. Il importe assez peu d'ailleurs de savoir quel est ce
parc traversé par le poète. Le paysage qui ouvre le poème
semble cependant bien réel, c'est celui d'un parc urbain dans un
clair-obscur de bleuités où l'on entend le bruit d'une cascade,
une "wasserfall", qui ruisselle à travers mille rigoles qui amplifiées deviennent des ornières. Les ornières,
ces traces profondes laissées par les roues des charrettes ou charriots
dans la nature sont le point de départ d'un voyage imaginaire.
L'aube redonne vie à la nature comme elle donne par magie naissance à un défilé joyeux, allègre, celui de roulottes
foraines d'un cirque qui défile. Le cirque émerveille les
enfants, c'était un espace de jeux pour les romains et désormais
un espace où se produisent acrobates, jongleurs, dompteurs, magiciens,
clowns. La parade du cirque dans la ville pour annoncer le spectacle devient
féerie, les véhicules bossés par la forme arrondie
du toit des roulottes deviennent des carrosses, de luxueux véhicules
de transport qui émerveillent les contes d'enfant. C'est un défilé
de roulottes, de chevaux, d'équilibristes, d'enfants richement
colorés. Rimbaud multiplie les assonances en "a" pour
traduire phonétiquement avec ce son une grande admiration, une extase
devant cette féerie visuelle. Rimbaud
se laisse ici aller, pour une fois, aux émerveillements de l'enfant qu'il n'a pas jamais cessé complètement d'être.
2-Les ornières, routine, désillusion, assombrissement
La
fin du poème est moins joyeuse, les ornières deviennent
des routines dont il est difficile de sortir et qui conduisent à
l'immobilisme, à la mort. La charrette devient corbillard avec
plusieurs cercueils. La toile bariolée du chapiteau est devenue
un panache noir, d'ébène. En face du Moi-enfant, tel que
se décrit Rimbaud, la Nature dans son éveil va prendre l'apparence
de la mort. Le
Rimbaud enfant qui s'émerveillait au début laisse la place
à un Rimbaud pessimiste, qui brise, en finale, la douce féerie
par l'évocation de la mort.
On
retrouve ici
une
permanence des envolées oniriques rimbaldiennes, l'orgueil blessé, les
illusions perdues, les
rêves brisés. Dans un poème suivant "Nocturne
vulgaire", le carrosse des contes de fées de son évasion
onirique se transformera lui aussi en "corbillard de mon sommeil".
Le corbillard est ici tiré par des juments bleues et noires, ce
sont des chevaux femelles s'opposant aux chevaux du cirque qui défilent
simplement tachetés.
Conclusion
"Ornières"
est un poème court, à l'interprétation assez simple. A travers la parade d'un cirque dans une ville, nous découvrons
un Rimbaud enfant enthousiaste, émerveillé même si
à la fin du poème surgissent les désillusions de
ses échecs littéraires. "Ornières" est
une évasion onirique en carrosse, un défilé de féeries
qui rappelle les contes de fées de l'enfance, il n'y a qu'à
lever les yeux pour être ébloui.
Vocabulaire
Aube :
du latin alba, blanche.
Première lueur du jour qui apparaît à l'horizon. Très
tôt.
Ornière :
Trace profonde creusées par les
roues d'un véhicule dans un chemin. Au figuré, voie toute
tracée que l'on suit par routine.
Cirque :
Lieu destiné chez les romains à la célébration de certains jeux ou enceinte circulaire où se donne en spectacle des exercices d'adresse, d'acrobatie, de domptage, de numéros de clown
Bossés:
Deux significations possibles, des bosses, c'est à dire des dommages
causés aux véhicules par des chocs ou la forme en dôme
des roulottes foraines lui donnant la forme d'une bosse.
Bariolés :
Couvert de diverses couleurs mal assorties.
Pavoisés :
Décoré de drapeaux.
Char :
Voiture à deux roues tiré par des chevaux ou voiture décorée pour le carnaval ou encore véhicule blindé.
Char chargés d'animaux de bois doré :
Manège forain de chevaux de bois.
Carrosse :
Luxueuse voiture à chevaux, à
quatre roues, suspendue et couverte.
Attifé :
Orné de façon excessive.
Fantasmagorie :
Spectacle étrange, fantastique.
Jument :
Femelle du cheval
Liste des textes du recueil « Illuminations »
Après le déluge
Enfance I, II, III, IV, V
Conte
Parade
Antique
Being Beauteous
Ô la face cendrée
Vies I, II, III
Départ
Royauté
A une raison
Matinée d'ivresse
Phrases
Ouvriers
Les ponts
Ville (Je suis un éphémère)
Ornières
Villes I
Vagabonds
Villes II
Veillées I, II, III
Mystique
Aube
Fleurs
Nocturne vulgaire
Marine
Fête d'hiver
Angoisse
Métropolitain
Barbare
Solde
Fairy
Jeunesse I Dimanche
Jeunesse II Sonnet
Jeunesse III Vingt ans
Jeunesse IV
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