10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Marine (Illuminations 1873)




Tsunami

"Marine", 27ème poème d'"Illuninations"

Marine

Les chars d'argent et de cuivre-- (a)
Les proues d'acier et d'argent-- (b)
Battent l'écume,-- (b)
Soulèvent les souches des ronces-- (a)
Les courants (b) de la lande, (a)
Et les ornières immenses (a) du reflux, (b)
Filent circulairement vers l'est, (c)
Vers les piliers (b) de la forêt,-- (a)
Vers les fûts (a) de la jetée, (b)
Dont l'angle est heurté par des
tourbillons de lumière. (c)

Arthur Rimbaud

Bibliographie
Livre de poche 9636
Rimbaud, une saison en enfer, Illuminations
Poème p.141
Explications p.221
G.F. 517 Rimbaud Illuminations
Poème p.106
Explications p.178
Pocket 6037
Arthur Rimbaud Oeuvre
Des ardennes au désert

Poème p.279
Explications : bas de page
Profil Bac Hatier 246
Une saison en enfer, Illuminations
De Pierre Brunel/Anne-Gaëlle Robineau-Weber/Matthieu Letourneux agrégés de lettres, avec 6 poèmes expliqués.
Connaissance d'une œuvre 62
Bréal
Poésies
Sophie Bogaert
agrégée de lettres modernes
Balises
Poésies et proses
Rimbaud

De Claude Puzin et Dominique Rincé, agrégés de lettres.

Plan
Introduction
1-Entre vers libre et prose versifiée
2-Un monde bouleversé
3-Un signe d'espoir
Conclusion

Introduction
"Marine" est le 26ème poème sur 54 des "Illuminations", c'est avec "Mouvement" les seuls poèmes en vers libres du recueil, annonçant la prose versifiée. Il s'agit de la superposition d'images de deux mondes différents, la mer et la campagne. Dans un vertigineux mouvement de lumière il y a fusion des éléments marins et terrestres, la mer devient terrestre et la terre marine comme lors d'un raz-de-marée. Les images récentes du Tsunami nous rappelle cette vision ou mer et terre ne font plus qu'un. Marine de Rimbaud reprend le même thème que Marine de Verlaine, un monde bouleversé.
I-Entre vers libres et prose versifiée
Dans les 54 textes des "Illuminations", "Marine" et "Mouvement" méritent toutefois d'être évoqués à part dans la mesure où ils ne relèvent pas directement de la poésie en prose mais de ce qu'on appelle le vers libre. Dans ce poème Rimbaud prend ses distances avec les schémas de rimes classiques qui sont remplacés par un jeu d'assonances et la régularité métrique traditionnelle. Les deux premiers vers ont 7 syllabes faiblement césurés 4/3, le troisième vers a 4 syllabes. Suit un vers de 8 syllabes sur un rythme plus irrégulier 3/3/2 et un autre de 7 syllabes. Les 4 vers suivants ont un nombre de syllabes décroissant, 10 syllabes (im/men/ses compte normalement, puisqu'il y a un s à la fin, pour 3 syllabes), 9, 8 puis 7 syllabes. Enfin un dernier vers a 13 syllabes. Cette longueur inégale des vers représente non seulement un découpage artificiel de la prose mais sert de support à un brassage de mots, d'images voulues par l'auteur. Il y a une analogie évidente entre l'étrave du bateau et le soc des charrues, entre le charruage, le labour de la campagne et le charruage des bateaux dans la mer fendant les vagues, entre les sillons d'un champ labouré et les ondulations des vagues de la mer. Cette analogie se trouve confirmée dans le parallélisme des deux premiers vers qui comptent le même nombre de syllabes, 7, et qui sont construits de façon similaire avec un nom au pluriels, les chars, suivis de deux compléments de nom, ici par ordre d'importance, argent et cuivre (priorité du soc argent) puis retour de l'argent derrière l'acier (priorité à la dureté de l'acier). Si nous faisons un découpage du texte selon son rapport à la terre (a), à la mer (b) ou aux deux (c), nous obtenons un découpage qui rappelle celui du sonnet abba, baab, cba, abc. On a un peu l'impression avec ce découpage d'être face à un texte en prose artificiellement mis en vers par des procédés rythmiques et thématiques.
II-Un monde bouleversé
Il y a dans ce poème une superposition de deux spectacles, l'un qui représente des bateaux près d'une jetée et un autre des labours en campagne. Deux mondes qui ne se rencontrent que lors de grandes catastrophes. Les chars d'argent et de cuivre qui soulèvent les souches des ronces sont de simples charrues dont le soc est brillant mais dont les autres éléments sont parfois rouillés et prennent la couleur du cuivre. Les proues d'acier et d'argent représentent la charpente métallique et l'étrave du navire. La structure du premier quatrain est originale, les phrases sont désarticulées, les sujets sont séparés de leur verbe et de leur complément. Les trois vers suivants qui forme une sorte de quatrain on la même structure, un mélange d'images faits de courants marins, de sillons, de lande, d'ornières, de courant, de reflux ayant le même sujet "filent" et le même complément. Ce mouvement se termine ensuite dans un maelström des mots appartenant aux deux univers, les piliers de la jetée, les fûts des arbres, dans un tourbillon de lumière. La fusion de ces éléments pourrait s'apparenter à un cataclysme, les mots sont parfois excessifs, les mots chars, ornière, souche, ronces, les verbes, battre, soulever, heurter, renvoie à une terminologie de catastrophe ou à un monde bouleversé tant marin que terrestre.
III-Un signe d'espoir
La destruction du monde, associée à une perte de sens a souvent été chez Rimbaud le préalable au renouveau poétique qu'il souhaite. Cette destruction du monde, ce déluge purificateur se traduit par un affrontement d'images dans une sorte de frénésie de mouvement d'éléments incontrôlés. Ce sont les courants, les sillons, qui filent dans la même direction vers l'Est, c'est à dire vers la partie terrestre, et cela d'une façon pour le moins étrange, circulaire. Mais ces courants qui filent sont brusquement arrêtés par des arbres ou les piliers de la jetée. Chaque élément a ainsi trouvé sa propre limite. Les obstacles naturels ou artificiels sont venus à bout des éléments les plus indisciplinés. C'est un heurt mais un heurt favorable annoncé par des éclats de lumière. Notre Rimbaud serait-il devenu sage où a-t-il atteint le terme de son voyage.
Conclusion
"Marine" est un des poèmes avec "Mouvement" qu'il faut appréhender pour bien comprendre le recueil 'Illuminations". Ce refus chez Rimbaud de la versification s'est fait de façon progressive et cette première crise des formes que constitue le poème en vers libre constitue une étape intermédiaire importante. Pour bien comprendre ce passage et ce qui lie la prose à la poésie traditionnelle et comprendre tout ce qui dans "Illuminations" donne aux poèmes en prose son caractère poétique, l'étude de "Marine" est incontournable. On ne peut comprendre Rimbaud que si on a bien compris et assimilé ce court poème en vers libre. Si on ne devait lire qu'un seul poème de Rimbaud, ce serait sûrementcelui là.

Vocabulaire
Chars d'argent et de cuivre
Ce sont des bateaux métallique mais rouillés (cuivre).
Proue
Avant d'un navire
Étrave
Forte pièce qui termine à l'avant la charpente du navire, extrême avant.
La chronologie des Illuminations
1872
En juillet Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique et l'Angleterre, l'adolescent revient à Charleroi et a probablement commencé à composer "Illuminations"
1873
Rimbaud retourne à Londres au chevet de Verlaine, malade, le 10 juillet Verlaine tire sur Rimbaud. Fin d'une saison en Enfer
1874
Rimbaud part en Angleterre avec Germain Nouveau, il y compose la majorité des Illuminations
1875
Dernière entrevue de Rimbaud et Verlaine à Stuttgart, Rimbaud remet à Verlaine le manuscrit des Illuminations.

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