Le Pont-Neuf à Paris
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Poème : Les ponts
"Les ponts" est le 15ème poème des "Illuminations"
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. - Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie. |
Plan
Introduction
1-Un tableau impressionniste et symbolique
le regard du peintre
l'il du poète
un tableau séquentiel en mouvement
2-Une allégorie de la condition humaine
la fragilité des constructions humaines
La lumière qui met fin à l'imaginaire
conclusion
Introduction
"Les Ponts", du recueil des Illuminations, est précédé
de "Ouvriers » et suivi de "Ville".
C'est un poème qui tire sa modernité d'une réalité
connue du lecteur contemporain, la ville. Déjà Baudelaire
avait fait entrer en poésie les grandes cités de cette ère
nouvelle industrielle et on les retrouve dans les "Tableaux parisiens"
des Fleurs du mal. Il s'y était montré
plus rêveur que peintre et dessinateur.
Rimbaud va quant à lui nous brosser de véritables tableaux,
échafauder des architectures concrètes, relevant avant l'heure
d'un impressionnisme ou d'un cubisme.
Les Ponts de Rimbaud sont une réussite du poète peintre
ou architecte. Le titre est déjà révélateur,
formé d'un substantif et d'un article défini. L'article les permet au poète de feindre de se référer
à une réalité pour englober avec le pluriel la
généralisation d'une nouvelle réalité.
Dans le poème Rimbaud nous révèle toute l'étendue
de sa palette, des phrases nominales, courtes, des petites touches qui se succèdent en rompant brutalement
avec ce qui précède. Cette technique invite le lecteur à
prendre du recul par rapport à ce qui est dit
et obtenir par suggestion, une interprétation.
Dès le début on a une vision d'ensemble, la grisaille d'un paysage urbain avec des reflets lumineux comme dans un kaléidoscope.
Le pluriel repris devant ciel renvoie à la
multitude, à la peinture impressionniste qui s'attache
à rendre les effets chatoyants et changeants dans une sorte de métamorphose féerique. Étymologiquement Le pont est un ouvrage, un lien qui relie deux réalités séparées mais qui
symbolise également peut-être un entre-deux entre une vision ordonnée et une vision
chaotique de la réalité, ou peut être un
entre-deux entre le réel et l'abstrait, ou, en d'autres termes,
entre l'immanence et la transcendance.
1-Un tableau impressionnisme et symbolisme
Le regard du peintre
Dans "Les Ponts" Rimbaud use de termes relevant du registre pictural donnant au lecteur l'impression qu'il assiste à la description d'un tableau, un bizarre dessin de ponts, composé d'un enchevêtrement de figures géométriques faites de croisements de lignes courbes, de droites obliques. Mais cette apparente multiplication de formes qui confine au vertige se révèle être un artifice. Ici les verticales, les horizontales, les diagonales, les courbes se mêlent construisant une réalité qui combinent les points de vue ou les angles de vision comme le feront plus tard les cubistes. En haut du tableau, des ciels gris de cristal et en bas, un paysage plus écrasé, aplati, l'eau grise et bleue, large comme un bras de mer. Les figures intercalées prennent alors une allure fantastique comme dans un tableau surréaliste. Se succèdent différents plans, un premier plan de ponts droits, un second de ponts courbes, ou rendus courbes par des effets de perspective. Les canaux suggèrent des lignes de fuite confirmant la perspective et donnant l'impression d'un regard porté depuis une position haute, créant ainsi dans le tableau des effets de profondeur. A la façon du cubisme, le regard du peintre prend la forme d'un rayon lumineux qui explorent les différentes facettes du cristal. La seule forme qui ne subit aucune diffraction, c'est la veste rouge, qui rappelle le garçon au gilet rouge de Cézanne, un jeune italien au costume folklorique (1890), point de départ d'une phrase interrogative qui nous rappelle qu'à l'oeil du peintre se superpose celui du poète.
L'il du poète
Le lecteur suit la description dans une sorte de confusion, un vertige de sens. Tout dérive ou s'échappe pour laisser le lecteur dans une interprétation incertaine. Le poète dirige le regard dans le tableau, mais à peine a-t-il découvert le cadre que Rimbaud multiplie les époques, les modes vestimentaires, les sonorités comme pour perdre son lecteur. De quelle ville s'agit-il, Londres ? Paris ? Venise ? est-ce une ville médiévale avec les masures sur les ponts, ou une ville italienne ? On assiste à une parade, on y joue de la musique mais quelle musique y entend-t-on ? des morceaux populaires, des concerts ? Tout bouge vite, tout est mouvement, tout est fragment. Le poète semble soucieux de ne pas intervenir, il se dissimule en utilisant le "on", puis donne cependant son avis "bizarre". On assiste à une hésitation constante entre le désir de différencier les objets soumis au regard et le désir de les réduire à quelque fragment pour rendre compte de leur foisonnement, de leur mouvement. On assiste à un tournoiement verbal qui prépare à la dissolution finale du tableau. Le mouvement ne permet de retenir que des fragments, des bouts de mâts, des bouts de musiques, des restants. Ce monde décrit par Rimbaud est à la fois plein et fragmenté, mais c'est la seule vision qui puisse aussi saisir le mouvement des choses.
Un tableau séquentiel en mouvement
La scène décrite ici dépasse largement le
cadre du tableau et les objets représentés ne sont pas fixes.
La vision devient alors imagination. La description des
ponts s'apparente à une peinture qui traduirait
des scènes de mouvement, avec des participes présents "descendant",
"obliquant" des verbes pronominaux "s'abaissent",
"s'amoindrissent" qui ajoutent la mobilité à la
personnification des rives. L'usage de verbes pronominaux indique
que le sujet de l'action est aussi son objet, ou, en d'autres termes,
que le mouvement est interne au sujet. Le participe présent
pronominal "se renouvelant" suggère une multiplication donnant vie aux objets. Le mouvement est orchestré par la musique,
des "accords mineurs" qui se croisent comme les ponts. Les
cordes que l'on retrouve dans les instruments de musique sont
ici des amarres, des liens qui retiennent les bateaux
à la rive, elles sont lâchées. Seule
échappe à cette transfiguration la mystérieuse veste
rouge sur laquelle se concentrent les regards. La couleur de la
veste, rouge, en fait un déguisement de carnaval et annonce
la mention des "costumes". Dans un poème qui se présente
comme une invitation à la vision, la référence au
théâtre, la comédie, est présente
par cette tenue colorée. Le rayon blanc final anéantira cette comédie jouée par ceux qui paradent sur les ponts
avec leurs costumes et leurs instruments participant au spectacle féerique.
2-Une allégorie de la condition humaine
II est possible de lire "Les Ponts" comme une allégorie de la difficile condition humaine. L'union dans une même phrase de différentes époques et de différents espaces lui donne une valeur allégorique. Les ponts de Rimbaud prennent place entre l'eau grise et le ciel gris à travers lequel par instant filtre un rayon de lumière, le rayon blanc, instant de lumière dans une existence parfois triste. Les ponts qui défient les lois de la physique en permettant de s'affranchir de l'élément liquide sont ici qualifiés de légers mais ils supportent en réalité de lourdes charges, des maisons, des passants, des musiciens, des signaux. Cela rappelle la fragilité humaine supportant de lourds fardeaux.
La fragilité des constructions humaines
Les lignes courbes ou obliques dessinent ici comme une armature, une ossature qui soutiendrait la réalité.
Mais cette armature est fragile et instable. II est fait
dans la description des ponts un usage systématique du registre
de la pesanteur. Les ponts sont "légers",
et les rives qu'il réunit sont "chargées de dômes",
s'abaissent et s'amoindrissent. Comme les rives, les ponts ont
leur fardeau, les masures, les parapets. Le pont bien que chargé
comme les rives, ne s'abaisse ni ne s'amoindrit, et bien que léger,
il soutient et ne ploie pas. Les "dômes" désignent
des édifices importants. Le pont, qui surpasse par sa hauteur le
dôme ne soutient que des constructions mineures,
des "frêles parapets", " de misérables masures".
II est, l'accord mineur, un humble intermédiaire humain, une construction fragile.
La lumière qui met fin au rêve
Le rayon blanc est la lumière qui met fin à l'imaginaire et vient anéantir l'extase de l'homme. La lumière dissipe ce qui empêchait d'avoir une vision claire, précise et qui permettait à l'imagination de voguer librement. La dernière phrase, isolée par un tiret, un silence, qui se veut rupture est caractéristique de la manière dont Rimbaud aime clore une "illumination" et l'achever, l'anéantir. Sans lumière, sous un ciel terne, ce n'était qu'une comédie, une illusion éphémère, une bizarrerie du regard et de l'imagination. Comme dans une hallucination fugitive, le décor se détruit de lui même. L'image de la chute, reprise dans la dernière phrase, évoque la chute d'Icare, le fils du génial artisan Dédale, qui aurait pu construire des ponts et qui figure l'homme qui a tenté de s'élever par ses propres moyens jusqu'aux dieux, et peut-être de prendre leur place. Icare, en tombant, est rendu au monde des hommes. L'eau du canal qui devient à la fin du texte aussi "large qu'un bras de mer" désigne le sort naturel du fleuve. La mer a repris ses droits. "Les Ponts" peuvent donc être lu comme une allégorie de la condition humaine et le pessimiste de la fin traduit les menaces qui pèsent sur toute entreprise visant à modifier la nature puisque cette dernière reprend toujours ses droits.
Conclusion
Le poème "les ponts" est représentatif
des illuminations. Rimbaud nous invite à une succession
de spectacles de différentes époques ou le monde réel
se trouve magnifié. Mais ce spectacle est aussi
une illusion et la fin du poème met fin à l'extase. Les
illuminations conduisent Rimbaud au silence et résumes sa
phrase : cela s'est passé, je sais aujourd'hui saluer la beauté.
Vocabulaire
Les ponts
Attention : Rien ne permet dans le texte de préciser qu'il s'agit de Londres et de La Tamise, ce serait une erreur grossière de l'affirmer dans un commentaire.
Rythme ternaire
Analogie entre poésie et musique,
Au début du poème on trouve ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendants ou obliquants. C'est un rythme ternaire. Le rythme ternaire est aussi une musique à trois temps.
Rythme binaire
Quelques uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mats.
Immanence
Qui est intérieur à un être, un objet, qui résulte de sa nature.
Transcendance
Qui est d'une nature autre, absolument supérieure, de ce qui est extérieur au monde.
L'amplification par l'utilisation des pluriels (ponts, ciels, masures, dômes, mats) donne au texte une
fonction messianique et au poète le rôle de porte
parole libérateur de l'humanité.
Liste des textes du recueil « Illuminations »
Après le déluge
Enfance I, II, III, IV, V
Conte
Parade
Antique
Being Beauteous Ô la face cendrée
Vies I, II, III
Départ
Royauté
A une raison
Matinée d'ivresse
Phrases
Ouvriers
Les ponts
Ville (Je suis un éphémère)
Ornières
Villes I
Vagabonds
Villes II
Veillées I, II, III
Mystique
Aube
Fleurs
Nocturne vulgaire
Marine
Fête d'hiver
Angoisse
Métropolitain
Barbare
Solde
Fairy
Jeunesse I Dimanche
Jeunesse II Sonnet
Jeunesse III Vingt ans
Jeunesse IV
Guerre
Promontoire
Scènes
Soir historique
Bottom
H
Mouvement
Dévotion
Démocratie
Génie
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