
Lorie, chanteuse de la positive attitude
"Jeunesse" composé de 4 textes est le 31ème titre sur 44 du recueil "Illuminations"
I
Dimanche
Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l'esprit.
- Un cheval détale sur le turf suburbain, et le long des cultures et des boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, quelque part dans le monde, soupire après des abandons improbables. Les desperadoes languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières. -
Reprenons l'étude au bruit de l'uvre dévorante
qui se rassemble et remonte dans les masses.
II
Sonnet
Homme de constitution ordinaire, la chair
n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger ; - ô
journées enfantes ! - le corps un trésor à prodiguer ; - ô
aimer, le péril ou la force de Psyché ? La terre
avait des versants fertiles en princes et en artistes
et la descendance et la race vous poussaient aux
crimes et aux deuils : le monde votre fortune et votre
péril. Mais à présent, ce labeur comblé, - toi, tes calculs,
- toi, tes impatiences - ne sont plus que votre danse et
votre voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double
événement d'invention et de succès + une raison,
- en l'humanité fraternelle et discrète par l'univers,
sans images ; - la force et le droit réfléchissent la
danse et la voix à présent seulement appréciées.
III
Vingt ans
Les voix instructives exilées... L'ingénuité physique amèrement rassise... - Adagio - Ah! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet
été ! Les airs et les formes mourant... - Un chur,
pour calmer l'impuissance et l'absence ! Un chur de verres,
de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite chasser.
IV
Tu es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaissement et l'effroi.
Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles |
Plan
1-L'oisiveté dominicale
2-Une nouvelle poésie en gestation
3-Un adolescent dépressif
4-La positive attitude
Introduction
"Jeunesse" au singulier se présente comme
une symphonie musicale en quatre parties, quatre mouvements numérotés en chiffes romains, discontinuité qui se
retrouve dans d'autres poèmes "Vies", "Enfance"
et "Veillées" comme autant d'évocations du passé.
Le premier mouvement, à rythme ternaire, l'allégro vif et rapide a pour sous titre "Dimanche", un jour de repos
que l'on veut voir le plus court possible pour se remettre au travail.
Le second mouvement, le scherzo, vif et brillant a pour
sous titre "Sonnet" et a la même position
dans la 9 ème symphonie de Beethoven. Le troisième mouvement l'adagio au tempo lent a pour sous titre "Vingt
ans". Le dernier mouvement est un allegro, il n'y a pas de chur,
de voix mais une volonté de terminer
rapidement le dimanche et d'entrer dans le nouveau monde désiré
qui ne peut naître sans travail.
I-L'oisiveté dominicale
La première partie de ce poème ne peut se comprendre qu'à
travers les réflexions d'un jeune auteur dont l'ambition est de publier, d'écrire, de sortir de l'ornière des vies ordinaires ennuyeuses. "Les calculs sont de coté",
par cette introduction le poète souligne l'inactivité scolaire
du dimanche, l'absence des cours d'arithmétique, des calculs. Le
poète revient sur le quotidien de son enfance à Charleville-Mézières,
la peste carbonique des mineurs, la messe, les courses
de chevaux, les amours. Le dimanche, cette vie est bien ennuyeuse. Bien avant la télévision, le cinéma et autres
distractions dominicales actuelles, la vie, le dimanche à l'époque
de Rimbaud est aussi ennuyeuse qu'elle peut l'être aujourd'hui pour
les jeunes à la campagne ou à la ville. L'absence d'activité,
la messe, "l'inévitable descente du ciel", la visite
aux amis "la visite aux souvenirs" rythment le quotidien de
cette journée. Les femmes qui ont connu des drames,
perdu leur être cher, ou abandonnées, rêvent de nouvelles
rencontres. Elles pensent à des risque-tout, des despérados
qui viendraient les arracher à la tristesse, à leur isolement
dans la misère de leur quotidien. Ces despérados, leur uvre
accomplie, retournent vite à leur nature de mauvais garçons
et ne sont pas l'espoir tant attendu. Charleville le dimanche pour les
jeunes, c'est la pêche dans les rivières,
les étangs, avec le risque angoissant de la noyade, les courses
de chevaux sur de modestes hippodromes, les mineurs malades de
la silicose, la visite aux proches, la sortie des vieux albums photos
de famille, rien de bien réjouissant.
Notre jeune poète réfléchit pour savoir s'il a pris la bonne décision en s'aventurant sur des sentiers de la renommée avec tous ses dangers pour éviter l'ennui d'un quotidien ordinaire, celui des masses, du plus grand nombre. Les souvenirs, les visions, sont revenus, une raison de plus de rester ferme dans sa décision et de reprendre l'étude.
II-Une nouvelle poésie en gestation
Dans le manuscrit la seconde partie est écrite
sur quatorze lignes de même mesure 13 pieds, deux
quatrains et deux tercets, forme habituelle du sonnet généralement
adressé à une dame en déclaration d'amour. Les deux
premiers quatrains, la thèse font référence
au passé. "Homme" en attaque de poème est souligné dans le manuscrit, une façon pour l'auteur d'affirmer son identité malgré des apparences et un comportement trompeur. Le
début du poème nous donne l'image d'un homme ordinaire qui attend l'amour mais avec sa jeunesse, son inexpérience il ne
sait pas s'il sera dangereux ou réconfortant.
Son corps aspire à vivre des expériences, à se dépenser
généreusement, sans compter les périls d'une satisfaction
vite obtenue, car les interdits activent toujours les curiosités. La chair, le fruit pendu du verger", métaphore de la pomme de l'arbre défendu du paradis terrestre qu'Eve poussée
par le serpent croqua est aussi l'image d'un passé idyllique, ou
tout était à portée de main, mais qu'une malédiction
entacha. Notre poète rassemble dans sa métaphore le mythe
du fruit défendu et celui de l'amour interdit d'Éros
et de Psyché pour souligner la faiblesse originelle de l'homme incapable de résister à la force de
la séduction, au pouvoir de l'amour. Nous sommes les descendants
d'Eve et de Psyché, poussés au crime par
notre faiblesse, notre passivité, notre incapacité à
échapper à la magie de la séduction.
La travail préalable étant achevé, notre poète
nous donne dans les deux tercets les premières lignes de sa nouvelle
métamorphose. Sa poésie est encore en gestation,
n'en témoignent les nombreuses ratures et surcharges du manuscrit,
avec le signe + appelant de nouveaux développements. Ce sera une
danse de voix, de mots et c'est assez bien réussi. Dans cette danse,
les partenaires échangent des dialogues qui sont précédés
par des tirets, dialogues qui semblent interrompus à
la suite de changement de partenaires, puis repris. Même s'il s'agit
d'un dialogue intérieur, notre poète s'apostrophe comme
Verlaine avant lui "Et toi, qu'as tu fait de ta jeunesse ?".
Il faut lire ces voix en tenant compte des changements de partenaires,
rattacher "ne sont plus que votre danse" à la suite de
"toi, tes calculs" (même sans tiret) et comme "en
l'humanité" après " -toi tes impatiences".
On assiste à la naissance d'un monde nouveau sur
un monde ancien décevant. "Toi tes calculs, toi tes impatiences",
sont l'expression du nouveau monde, qui avec la forme tonique du pronom familier en anaphore, prend l'allure d'une croisade idéologique appuyée par "votre",
littéralement qui est à vous. Ma poésie sera la
votre semble nous dire le poète et il nous en donne quelques
grandes lignes, ce sera une écriture d'invention donc nouvelle,
rien de comparable avec l'existant, une poésie s'appuyant sur le
réel, répondant aux aspirations de chacun,
universelle, vantant les succès mais plus raisonnable que ce qui
a été fait jusque là. Ce sera une poésie évolutive,
non rigide, non fixée et curieusement sans images.
C'est bien une croisade au nom d'une principe supérieur, le
droit, mais qui peut aussi faire usage de la force,
un consensus dans lequel chacun est appelé à y réfléchir.
Notre poète nous fait dans ce scherzo une brillante
et vive démonstration de ce qu'il va entreprendre,
ce sonnet a bien l'apparence d'une lettre d'amour à
une humanité dont on sait qu'elle sera composée d'êtres parfaits qui ne seront pas enclins à leurs mauvais
instincts naturels, ceux décrits par Jacques Lacan.
III-Un adolescent dépressif
Rimbaud aura 20 ans le 20 octobre 1874, cet âge est attendu avec
impatience à l'époque où il écrit ces lignes,
les jours lui semblent longs, n'en témoigne cet adagio.
Avec ce ralentissement, il jette un regard plein de nostalgie sur son enfance et son adolescence comparés à un été
plein de fleurs, avec les qualités qui le rendaient admirable autrefois, la scolarité, la franchise
innocente, l'égoïsme, l'optimisme. Il appelle désormais
autre chose, pour calmer son impuissance et l'absence, retrouver l'invention
et le succès, un quatrième mouvement, un chur de voix, une sorte d'hymne à la joie. Mais il
est à bout de nerfs. Pour échapper à cet immobile
ennui, à cet air lent et grave de l'adagio dans
lequel il se trouve à l'aube de ses vingt ans, il en appelle à
un sursaut, un entraînement nerveux, à la musique, un chant
collectif, un "chur".
IV-Une positive attitude
Avec le "tu" qui domine le texte, Rimbaud place son dernier
mouvement sur le thème du sursaut en multipliant
les reproches qu'ils se fait à lui-même. Il a cédé
à la tentation d'Antoine, à ses visions objectivées
par son cerveau, aux pièges de la lanterne magique de la rêverie,
à la séduction, aux tentations. Dans cet examen de conscience,
la tentation d'Antoine n'est qu'un ensemble de fausses magies où chacun se laisse prendre dans ce miroir aux alouettes, en croyant
voir des réalités dans des imaginations. L'ébat du zèle écourté renvoie à l'interruption
dans l'étude du dimanche, les tics d'orgueil puéril
à la satisfaction anticipée de sonnet et l'affaissement
et l'effroi au moment de dépression de vingt ans.
Après ce bilan, il s'impose de se remettre au travail en commençant
par de nouvelles recherches sur les harmonies ou sur l'architecture de
la poésie. Notre nouveau démiurge se place
dans un endroit à la hauteur de l'envergure qu'il entend donner
à son uvre, ce sera un siège, un trône. Il faut
reprendre les expériences avec des êtres parfaits et imprévus.
Le monde ancien de la rêverie, des hallucinations, du luxe d'oisifs,
les anciennes foules, viendront assister à la naissance de ce monde
nouveau comme une curiosité. Ces nouvelles expériences s'appuieront
sur la réalité, les souvenirs, l'expérience, les
sens, et n'aura rien à voir avec ce monde actuel, ce sera une métamorphose.
Conclusion
Il y a toujours chez Rimbaud et particulièrement dans ce poème
"jeunesse" un débat qui se joue entre l'action et l'oisiveté, entre la force et l'anéantissement,
entre le calcul, le travail et la passivité. Si l'énergie
de Rimbaud se dissipa fréquemment dans des aventures souvent navrantes
comme s'en plaignait Verlaine "Malheureux ! tous ces dons".
Pour ne pas hâter sa perte il a dans ce poème
un souci évident de replonger dans le réel, de revenir à
des harmonies, et de laisser taire quelques instant son râle
d'ennui. Pour se stimuler, notre poète s'apostrophe et
nous fait un état sans complaisance de son passé d'orgueil
puéril. "Jeunesse" est une symphonie pour un monde meilleur ou les hommes ne seront plus la proie de leurs vils instincts.
Vocabulaire
Les calculs de côté
Les calculs sont les problèmes d'école de robinets ou de trains qui se croisent, Rimbaud les avaient en horreur.
Despéradoes : anglicisme, pluriel de despérados, homme que son attitude négative face à la société rend disponible pour toutes sortes d'actions violentes, homme perdu, hors- la- loi, cerveau brûlé, risque-tout, aventurier.
Turf
Endroit où ont lieu les courses de chevaux
Suburbain
Qui se trouve dans les environs d'une ville.
Boisements
Plantations d'arbres.
Peste carbonique
Ce sont des pneumoconioses dont la plus connue est la silicose,
c'est la maladie des mineurs provoqué par l'irritation du charbon.
Les poumons des personnes malades sont comme troués d'où
l'adjectif percé.
Les malédictions le long des rivières
Ce sont les noyades, fréquentes chez les enfants
dans des étangs, des rivières.
Prodiguer
Dépenser sans mesure
Psyché
Princesse dont la beauté excita la jalousie d'Aphrodite qui demanda
à son fils Eros de la faire périr mais il en tomba amoureux.
Elle ne devait jamais voir son visage sinon c'était le drame, ce
qui arriva. Apulée raconte ce mythe dans l'âne d'or au IIème
siècle.
Une misérable femme de drame
Tout le monde pense à Mathilde, qui a ici le sens de femme très pauvre ayant vécu un drame, une veuve.
Ingénuité physique
D'une franchise innocente
Tentation d'Antoine
Antoine est un anachorète qui pendant son
séjour dans le désert subit des visions et des tentations.
Mis à l'épreuve par Satan, se tire de tous les mauvais pas
dans la solitude et la méditation mais reconnaît qu'il se
laisse à chaque fois prendre au piège de ses visions.
Zèle
Empressement, application pleine d'ardeur.
Démiurge
Créateur d'une uvre de grande envergure.
Liste des textes du recueil « Illuminations »
Après le déluge
Enfance I, II, III, IV, V
Conte
Parade
Antique
Being Beauteous
Ô la face cendrée
Vies I, II, III
Départ
Royauté
A une raison
Matinée d'ivresse
Phrases
Ouvriers
Les ponts
Ville (Je suis un éphémère)
Ornières
Villes I
Vagabonds
Villes II
Veillées I, II, III
Mystique
Aube
Fleurs
Nocturne vulgaire
Marine
Fête d'hiver
Angoisse
Métropolitain
Barbare
Solde
Fairy
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Jeunesse II Sonnet
Jeunesse III Vingt ans
Jeunesse IV
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