10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Jeunesse (Illuminations 1873)




Lorie chanteuse
La positive attitude

Jeunesse
Le poème jeunesse composé de 4 textes est le 31ème titre sur 41 du recueil "Illuminations"

I

Dimanche

Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel et la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l'esprit.
- Un cheval détale sur le turf suburbain, et le long des cultures et des boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, quelque part dans le monde, soupire après des abandons improbables. Les desperadoes languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières. -
Reprenons l'étude au bruit de l'œuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses.

II

Sonnet

Homme de constitution ordinaire, la chair
n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger ; - ô
journées enfantes ! - le corps un trésor à prodiguer ; - ô
aimer, le péril ou la force de Psyché ? La terre

avait des versants fertiles en princes et en artistes
et la descendance et la race vous poussaient aux
crimes et aux deuils : le monde votre fortune et votre
péril. Mais à présent, ce labeur comblé, - toi, tes calculs,

- toi, tes impatiences - ne sont plus que votre danse et
votre voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double
événement d'invention et de succès + une raison,

- en l'humanité fraternelle et discrète par l'univers,
sans images ; - la force et le droit réfléchissent la
danse et la voix à présent seulement appréciées.

III

Vingt ans

Les voix instructives exilées... L'ingénuité physique amèrement rassise... - Adagio - Ah! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet
été ! Les airs et les formes mourant... - Un chœur, pour calmer l'impuissance et l'absence ! Un chœur de verres, de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite chasser.

IV

Tu es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaissement et l'effroi.
Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles

Plan
1-L'oisiveté dominicale
2-Une nouvelle poésie en gestation
3-Un adolescent dépressif
4-La positive attitude

Introduction
"Jeunesse" au singulier se présente comme une symphonie musicale en quatre parties, quatre mouvements numérotés en chiffes romains, discontinuité qui se retrouve dans d'autres poèmes "Vies", "Enfance" et "Veillées" comme autant d'évocations du passé. Le premier mouvement, à rythme ternaire, l'allégro vif et rapide a pour sous titre "Dimanche", un jour de repos que l'on veut voir le plus court possible pour se remettre au travail. Le second mouvement, le scherzo, vif et brillant a pour sous titre "Sonnet" et a la même position dans la 9 ème symphonie de Beethoven. Le troisième mouvement l'adagio au tempo lent a pour sous titre "Vingt ans". Le dernier mouvement est un allegro, il n'y a pas de chœur, de voix mais une volonté de terminer rapidement le dimanche et d'entrer dans le nouveau monde désiré qui ne peut naître sans travail.
I-L'oisiveté dominicale
La première partie de ce poème ne peut se comprendre qu'à travers les réflexions d'un jeune auteur dont l'ambition est de publier, d'écrire, de sortir de l'ornière des vies ordinaires ennuyeuses. "Les calculs sont de coté", par cette introduction le poète souligne l'inactivité scolaire du dimanche, l'absence des cours d'arithmétique, des calculs. Le poète revient sur le quotidien de son enfance à Charleville-Mézières, la peste carbonique des mineurs, la messe, les courses de chevaux, les amours. Le dimanche, cette vie est bien ennuyeuse. Bien avant la télévision, le cinéma et autres distractions dominicales actuelles, la vie, le dimanche à l'époque de Rimbaud est aussi ennuyeuse qu'elle peut l'être aujourd'hui pour les jeunes à la campagne ou à la ville. L'absence d'activité, la messe, "l'inévitable descente du ciel", la visite aux amis "la visite aux souvenirs" rythment le quotidien de cette journée. Les femmes qui ont connu des drames, perdu leur être cher, ou abandonnées, rêvent de nouvelles rencontres. Elles pensent à des risque-tout, des despérados qui viendraient les arracher à la tristesse, à leur isolement dans la misère de leur quotidien. Ces despérados, leur œuvre accomplie, retournent vite à leur nature de mauvais garçons et ne sont pas l'espoir tant attendu. Charleville le dimanche pour les jeunes, c'est la pêche dans les rivières, les étangs, avec le risque angoissant de la noyade, les courses de chevaux sur de modestes hippodromes, les mineurs malades de la silicose, la visite aux proches, la sortie des vieux albums photos de famille, rien de bien réjouissant.
Notre jeune poète réfléchit pour savoir s'il a pris la bonne décision en s'aventurant sur des sentiers de la renommée avec tous ses dangers pour éviter l'ennui d'un quotidien ordinaire, celui des masses, du plus grand nombre. Les souvenirs, les visions, sont revenus, une raison de plus de rester ferme dans sa décision et de reprendre l'étude.
II-Une nouvelle poésie en gestation
Dans le manuscrit la seconde partie est écrite sur quatorze lignes de même mesure 13 pieds, deux quatrains et deux tercets, forme habituelle du sonnet généralement adressé à une dame en déclaration d'amour. Les deux premiers quatrains, la thèse font référence au passé. "Homme" en attaque de poème est souligné dans le manuscrit, une façon pour l'auteur d'affirmer son identité malgré des apparences et un comportement trompeur. Le début du poème nous donne l'image d'un homme ordinaire qui attend l'amour mais avec sa jeunesse, son inexpérience il ne sait pas s'il sera dangereux ou réconfortant. Son corps aspire à vivre des expériences, à se dépenser généreusement, sans compter les périls d'une satisfaction vite obtenue, car les interdits activent toujours les curiosités. La chair, le fruit pendu du verger", métaphore de la pomme de l'arbre défendu du paradis terrestre qu'Eve poussée par le serpent croqua est aussi l'image d'un passé idyllique, ou tout était à portée de main, mais qu'une malédiction entacha. Notre poète rassemble dans sa métaphore le mythe du fruit défendu et celui de l'amour interdit d'Éros et de Psyché pour souligner la faiblesse originelle de l'homme incapable de résister à la force de la séduction, au pouvoir de l'amour. Nous sommes les descendants d'Eve et de Psyché, poussés au crime par notre faiblesse, notre passivité, notre incapacité à échapper à la magie de la séduction. La travail préalable étant achevé, notre poète nous donne dans les deux tercets les premières lignes de sa nouvelle métamorphose. Sa poésie est encore en gestation, n'en témoignent les nombreuses ratures et surcharges du manuscrit, avec le signe + appelant de nouveaux développements. Ce sera une danse de voix, de mots et c'est assez bien réussi. Dans cette danse, les partenaires échangent des dialogues qui sont précédés par des tirets, dialogues qui semblent interrompus à la suite de changement de partenaires, puis repris. Même s'il s'agit d'un dialogue intérieur, notre poète s'apostrophe comme Verlaine avant lui "Et toi, qu'as tu fait de ta jeunesse ?". Il faut lire ces voix en tenant compte des changements de partenaires, rattacher "ne sont plus que votre danse" à la suite de "toi, tes calculs" (même sans tiret) et comme "en l'humanité" après " -toi tes impatiences". On assiste à la naissance d'un monde nouveau sur un monde ancien décevant. "Toi tes calculs, toi tes impatiences", sont l'expression du nouveau monde, qui avec la forme tonique du pronom familier en anaphore, prend l'allure d'une croisade idéologique appuyée par "votre", littéralement qui est à vous. Ma poésie sera la votre semble nous dire le poète et il nous en donne quelques grandes lignes, ce sera une écriture d'invention donc nouvelle, rien de comparable avec l'existant, une poésie s'appuyant sur le réel, répondant aux aspirations de chacun, universelle, vantant les succès mais plus raisonnable que ce qui a été fait jusque là. Ce sera une poésie évolutive, non rigide, non fixée et curieusement sans images. C'est bien une croisade au nom d'une principe supérieur, le droit, mais qui peut aussi faire usage de la force, un consensus dans lequel chacun est appelé à y réfléchir. Notre poète nous fait dans ce scherzo une brillante et vive démonstration de ce qu'il va entreprendre, ce sonnet a bien l'apparence d'une lettre d'amour à une humanité dont on sait qu'elle sera composée d'êtres parfaits qui ne seront pas enclins à leurs mauvais instincts naturels, ceux décrits par Jacques Lacan.
III-Un adolescent dépressif
Rimbaud aura 20 ans le 20 octobre 1874, cet âge est attendu avec impatience à l'époque où il écrit ces lignes, les jours lui semblent longs, n'en témoigne cet adagio. Avec ce ralentissement, il jette un regard plein de nostalgie sur son enfance et son adolescence comparés à un été plein de fleurs, avec les qualités qui le rendaient admirable autrefois, la scolarité, la franchise innocente, l'égoïsme, l'optimisme. Il appelle désormais autre chose, pour calmer son impuissance et l'absence, retrouver l'invention et le succès, un quatrième mouvement, un chœur de voix, une sorte d'hymne à la joie. Mais il est à bout de nerfs. Pour échapper à cet immobile ennui, à cet air lent et grave de l'adagio dans lequel il se trouve à l'aube de ses vingt ans, il en appelle à un sursaut, un entraînement nerveux, à la musique, un chant collectif, un "chœur".
IV-Une positive attitude
Avec le "tu" qui domine le texte, Rimbaud place son dernier mouvement sur le thème du sursaut en multipliant les reproches qu'ils se fait à lui-même. Il a cédé à la tentation d'Antoine, à ses visions objectivées par son cerveau, aux pièges de la lanterne magique de la rêverie, à la séduction, aux tentations. Dans cet examen de conscience, la tentation d'Antoine n'est qu'un ensemble de fausses magies où chacun se laisse prendre dans ce miroir aux alouettes, en croyant voir des réalités dans des imaginations. L'ébat du zèle écourté renvoie à l'interruption dans l'étude du dimanche, les tics d'orgueil puéril à la satisfaction anticipée de sonnet et l'affaissement et l'effroi au moment de dépression de vingt ans. Après ce bilan, il s'impose de se remettre au travail en commençant par de nouvelles recherches sur les harmonies ou sur l'architecture de la poésie. Notre nouveau démiurge se place dans un endroit à la hauteur de l'envergure qu'il entend donner à son œuvre, ce sera un siège, un trône. Il faut reprendre les expériences avec des êtres parfaits et imprévus. Le monde ancien de la rêverie, des hallucinations, du luxe d'oisifs, les anciennes foules, viendront assister à la naissance de ce monde nouveau comme une curiosité. Ces nouvelles expériences s'appuieront sur la réalité, les souvenirs, l'expérience, les sens, et n'aura rien à voir avec ce monde actuel, ce sera une métamorphose.
Conclusion
Il y a toujours chez Rimbaud et particulièrement dans ce poème "jeunesse" un débat qui se joue entre l'action et l'oisiveté, entre la force et l'anéantissement, entre le calcul, le travail et la passivité. Si l'énergie de Rimbaud se dissipa fréquemment dans des aventures souvent navrantes comme s'en plaignait Verlaine "Malheureux ! tous ces dons". Pour ne pas hâter sa perte il a dans ce poème un souci évident de replonger dans le réel, de revenir à des harmonies, et de laisser taire quelques instant son râle d'ennui. Pour se stimuler, notre poète s'apostrophe et nous fait un état sans complaisance de son passé d'orgueil puéril. "Jeunesse" est une symphonie pour un monde meilleur ou les hommes ne seront plus la proie de leurs vils instincts.

Vocabulaire
Les calculs de côté
Les calculs sont les problèmes d'école de robinets ou de trains qui se croisent, Rimbaud les avaient en horreur.
Despéradoes : anglicisme, pluriel de despérados, homme que son attitude négative face à la société rend disponible pour toutes sortes d'actions violentes, homme perdu, hors- la- loi, cerveau brûlé, risque-tout, aventurier.
Turf
Endroit où ont lieu les courses de chevaux
Suburbain
Qui se trouve dans les environs d'une ville.
Boisements
Plantations d'arbres.
Peste carbonique
Ce sont des pneumoconioses dont la plus connue est la silicose, c'est la maladie des mineurs provoqué par l'irritation du charbon. Les poumons des personnes malades sont comme troués d'où l'adjectif percé.
Les malédictions le long des rivières
Ce sont les noyades, fréquentes chez les enfants dans des étangs, des rivières.
Prodiguer
Dépenser sans mesure
Psyché
Princesse dont la beauté excita la jalousie d'Aphrodite qui demanda à son fils Eros de la faire périr mais il en tomba amoureux. Elle ne devait jamais voir son visage sinon c'était le drame, ce qui arriva. Apulée raconte ce mythe dans l'âne d'or au IIème siècle.
Une misérable femme de drame
Tout le monde pense à Mathilde, qui a ici le sens de femme très pauvre ayant vécu un drame, une veuve.
Ingénuité physique
D'une franchise innocente
Tentation d'Antoine

Antoine est un anachorète qui pendant son séjour dans le désert subit des visions et des tentations. Mis à l'épreuve par Satan, se tire de tous les mauvais pas dans la solitude et la méditation mais reconnaît qu'il se laisse à chaque fois prendre au piège de ses visions.
Zèle
Empressement, application pleine d'ardeur.
Démiurge
Créateur d'une œuvre de grande envergure.

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