
Nuit rouge
"Dévotion" est le 44ème poème des "Illuminations"
Dévotion
À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem : – Sa cornette bleue tournée vers la mer du Nord. – Pour les naufragés.
À ma sœur Léonie Aubois d'Ashby. Baou – l'herbe d'été bourdonnante et puante. – Pour la fièvre des mères et des enfants.
À Lulu. – démon – qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amies et de son éducation incomplète. Pour les hommes – À madame ***.
À l'adolescent que je fus. À ce saint vieillard, ermitage ou mission.
À l'esprit des pauvres. À un très haut clergé.
Aussi bien à tout culte en telle place de culte mémoriale et parmi tels événements qu'il faille se rendre, suivant les aspirations du moment ou bien notre propre vice sérieux.
Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge, – (son cœur ambre et spunk), – pour ma seule prière muette comme ces régions de nuit et précédant des bravoures plus violentes que ce chaos polaire.
À tout prix et avec tous les airs, même dans des voyages métaphysiques. – Mais plus alors. |
Bibliographie
Livre de poche 9636
Rimbaud, une saison en enfer, Illuminations
Poème p.141
Explications p.221
G.F. 517 Rimbaud Illuminations
Poème p.106
Explications p.178
Pocket 6037
Arthur Rimbaud Oeuvre
Des Ardennes au désert
Poème p.279
Explications : bas de page
Profil Bac Hâtier
246
Une saison en enfer, Illuminations
De Pierre Brunel/Anne-Gaëlle Robineau-Weber/Matthieu Letourneux agrégés de lettres,
avec 6 poèmes expliqués.
Connaissance d'une uvre 62
Bréal
Poésies
Sophie Bogaert
agrégée de lettres modernes
Balises
Poésies et proses
Rimbaud
De Claude Puzin et Dominique Rincé, agrégés de lettres. Plan
Introduction
1-Une litanie profane
2-Un acte de désespoir
3-Une nécessité à tout prix
Conclusion
Une poésie en suspens
Introduction
"Dévotion" fait partie des trois derniers poèmes en prose des "Illuminations",
dont le manuscrit avec celui de "Démocratie" a été
perdu ou se trouve dans une collection privée que l'on ignore.
Étrange titre pour un auteur dont on connaît la profonde
aversion pour l'église. Le poème surprend, et se lit au
départ comme une litanie, une suite de prières, d'invocations,
non pas déposées sur des autels ou faites à des prêtres
mais adressées tout d'abord à deux femmes, deux religieuses,
les plus modestes représentantes du clergé, la première
secourant les insurgés, la seconde soignant les malades fiévreux.
Si la découverte d'un poème s'apparente à un voyage
métaphysique, des dangers peuvent menacer le lecteur et il est
prudent de demander protection si d'aventure on faisait naufrage par incompréhension
ou si quelque maladie venait à se déclarer. Ces dangers
apparaissent vite, brusquement le ton change, avec l'invocation à
"Lulu", personnage épisodique de la prostitution qui
ne tarde pas à nous éclairer sur le ton sarcastique et le
sens réel de ces prières. Prière bien singulière
car elle ne concerne que la protection des hommes. Nous allons essayer
de suivre Rimbaud dans son voyage mystique et nous espérons atteindre
l'extase du nouveau monde qu'il nous annonce, l'acumen beatitudinis, entrevu
dans "Barbare par les exclamations "Ô douceurs",
"ô monde", "ô musique".
I-Une litanie profane
C'est bien à un voyage que nous invite Rimbaud
à la découverte de ce poème, un embarquement immédiat
vers le nouveau monde, le chaos polaire, les nuits rouges
interminables, car l'ordre des mots parfois confus, leur froideur peut
donner cette impression et dans ce froid polaire on risque la maladie,
la fièvre. L'aventure littéraire qu'il nous propose est
bien une exploration, avec les mêmes dangers de
naufrage que sur la mer. Dans ce voyage, métaphore d'une odyssée
marine, le sens des mots peut être obscur, on peut perdre pied,
se noyer. Ce déplacement est un déplacement risqué
dans un remous de mots reproduisant métaphoriquement
l'arche diluvienne de Noé ballottée par les flots. Les lecteurs
de Rimbaud ont donc bien besoin de prières pour affronter les turpitudes,
les remous, les méandres, les incompréhensions
qui ne manqueront pas d'apparaître. Le voyage pour métaphysique
et imaginaire qu'il soit, n'est pas qu'un simple baignade sans risque
dans un océan de mots. Même si Rimbaud compte
sur sa magie verbale pour assurer la traversée sans tragédie,
quelques pratiques religieuses anciennes et toujours d'actualité
peuvent être utiles. La formulation "A ma sur" marque
bien l'intention de prière adressée directement aux deux
religieuses, pour obtenir les faveurs divines. On sera
plus surpris de lire l'intention adressée à "Lulu",
un démon, proche du diable mais qui a conservé la foi par
goût des oratoires du temps des amies. Cette prière à
Lulu ne concerne étrangement que les hommes. Une autre prière
est adressée à Madame***, elle diffère des autres
car elle n'est pas disposée en début de paragraphe mais
suit dans l'ordre la prière à Lulu. Madame*** apparaît
plusieurs fois chez Rimbaud, "elle se tenait debout dans la prairie",
"elle établit un piano dans les Alpes", c'est probablement
sa mère, la pieuse mother. Une autre prière est adressée
à Verlaine récemment converti à
la religion et qui croupit à la prison de Mons, son ermitage, ce
lieu désert ou vivent retirés certains religieux. Il s'adresse
aussi à lui même, non pas tel qu'il est
aujourd'hui mais l'adolescent qu'il fut, tel qu'il était
donc quelques années auparavant, encore croyant. Il en appelle
aux pauvres, ces pauvres qui fréquentent les bêtes
églises le dimanche des "Premières communions",
au haut clergé, mais pas aux prêtres, le bas clergé
car il en a horreur depuis son épisode avec le supérieur qui se moquait de sa première poésie. Il fait des
prières à tous les cultes sans distinction et en tous lieux
de culte. C'est ce qu'on appelle une prière universelle.
II-Un acte de désespoir
En dehors de ces prières officielles, il a une
prière personnelle à faire, non pas à un représentant
de quelque culte mais à une divinité Circeto,
une magicienne. Le thème du magicien est bien connu des élèves
qui prépare le baccalauréat et qui étudie "l'Illusion
comique de Corneille". Ici Rimbaud en appelle à Circeto, Circé
la baleine, la plus célèbre des magiciennes qui avec des
philtres et des poisons métamorphosait ses ennemis
en animaux. Circeto la baleine nous rappelle étrangement l'épisode
de Jonas rejeté par la baleine. Rimbaud a peur que ses lecteurs
ne soient un peu avec ses poèmes dans la même obscurité
que Jonas dans la baleine. Rimbaud a peur de l'enfermement, il craint
de faire "tresse avec son siège", l'enferment de Jonas
dans la baleine représente la pire des choses. La poésie
est voyage, mouvement pour la découvrir, c'est le prix à
payer, il faut se faire violence, y mettre tout son cur et toute
son ardeur, le spunk pour arriver à la découvrir. La fixité
est pour lui la nuit, la stérilité, la nuit polaire quasi permanente. Rimbaud n'est pas Baudelaire
et peu de femmes en dehors de sa mère, de sa sur Isabelle,
et de quelques amourettes n'accompagneront la destinée du poète.
On sera donc étonné de cet appel étrange de notre
nouvel Ulysse à une femme fut-elle magicienne sous les traits d'une
baleine pour combattre les oppositions à son odyssée
poétique dont il doit vaincre tous les écueils.
Cela ressemble d'avantage au cri d'un naufragé,
qu'à une prière.
III-Une nécessité à tout prix
Les conquérants du monde emportés dans le vaisseau rimbaldien
décrits dans le poème qui précède "Mouvement"
doivent poursuivre le voyage à tout prix. L'embarcation
de "mouvement", véritable arche, est la continuité
du "bateau ivre" qui doit réussir son périple à
travers tous les dangers. Mais cette réussite
a un corollaire, elle doit oublier certains restes sentimentaux des amours d'autrefois, more plutôt que nevermore,
le jamais plus du poème de Verlaine. Cette phrase "jamais
plus" est indissociable de la dernière strophe de Mouvement
"Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche/-Est-ce une ancienne sauvagerie
qu'on pardonne ? Et chante et se poste." dans laquelle le couple
isolé qui semble ne pas participer à la fraternité nouvelle trahit la subsistance d'une ancienne ère sentimentale que les aventuriers de l'arche semble invoquer. Rimbaud nous signale comme
tout novateur, qu'il faut bien une volonté de dépassement pour découvrir de nouveaux mondes mais que certains peuvent avoir
la nostalgie du passé. La
renommée de Rimbaud, si éclatante aujourd'hui,
a cependant été bien tardive, sa désinvolture pour
conquérir sa liberté, échapper aux obstacles paralysants
y est pour beaucoup. Il a eu raison de croire que la poésie devait
être transgressive et libératrice pour accéder
à sa véritable indépendance. "Arrière
ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges.
C'est cette époque qui a sombré !" écrit-il
dans "Génie" qui finit les Illuminations.
Conclusion
"Devotion" est un des derniers poèmes d'Illuminations,
qui appelle à ce voyage métaphysique à tout prix.
Il en connaît les dangers qui peuvent faire hésiter bien
des prétendants. Il en appelle aux pratiques religieuses
habituelles pour implorer protection alors que rien ne dit que Rimbaud
ne souhaite pas que chacun se fasse violence pour surmonter ses résistances,
ses habitudes, son confort. Pour être bon dévot on n'en est
pas moins homme. Il faut parfois prendre sur soi pour savoir suivre les
vues, les souffles, le corps, le jour du "Génie" alors
que nous sommes parfois dans les rages et les ennuis,
ce sera le dernier message de Rimbaud et nous sommes de son avis. Vocabulaire
Dévotion :
Vive piété, attachement aux pratiques religieuses.
Invocation :
Dans un sens religieux, protection, patronage.
Litanie :
Prière qui fait alterner les invocations psalmodiées par l'officiant et les répons chantés ou récités par l'assistance, au sens figuré énonciation de plaintes.
Soeur :
Titre donné aux religieuses dans certains ordres.
Cornette :
Coiffure de certaines religieuses.
Louise Vanaen de Voringhem :
Probablement la sur qui soigna Rimbaud à l'hôpital
Sain-Jean de Bruxelles à la suite du tir de pistolet de Verlaine
en juillet 1873.
Léonie Aubois d'Ashby :
Le bois d'Ashby se trouve en Écosse. Le château d'Ashby,
aujourd'hui en ruines est décrit dans Ivanhoé de Scott.
André Breton, reprendra le personnage en consacrant un autel à
Léonie Aubois d'Aschby durant l'exposition internationale du surréalisme
qui se tint à Paris en 1947.
Lulu :
Jojo et Lulu sont toujours des personnages truculents, lulu dérive
du mot luxure
Femme qui évoque les amours saphiques chantées par Baudelaire. Verlaine publiera sous pseudonyme (Pablo de Herlagnez), sous le manteau un recueil de poésies saphiques, Les Amies.
Madame***
Madame suivi de 3 étoiles apparaît dans "après
le déluge", elle établit un piano dans les Alpes.
Baou :
Onomatopée ou verbe malais signifiant puer, interjection de dégoût.
Fébrifuge :
Qui abaisse la fièvre. Parmi les plantes fébrifuges, la
benoîte, le chardon à foulons, le saule blanc. L'âche
ou céléri ou persil des marais est une plante diurétique
à forte odeur.
Saint vieillard :
Sans aucun doute Verlaine, métamorphosé par sa conversion
religieuse lors de son séjour en prison à Mons à
la suite du coup de feu sur Rimbaud. Verlaine qui avait 10 ans de moins
paraissait un vieillard pour le jeune et fringant Rimbaud. L'Ermitage
n'est autre que la prison de Mons où Rimbaud restera enfermé
2 ans (voir mon site sur Verlaine http://verlaineexplique.free.fr)
Circeto :
Combinaison des mots Circé la magicienne de l'Odyssée, qui transforma en animaux les compagnon d'Ulysse, et Ceto qui veut dire baleine en grec (cétacé).
Spunk :
Mot anglais qui signifie courage, en argot anglais signifie "sperme". Certains voient dans ce passage de façon cachée l'acte solitaire, l'onanisme, "ma seule prière muette".
Mais plus alors
Cela rappelle le nevermore de Verlaine, le jamais plus. Ici il n'y a pas de négation mais plus a un double sens, additif en adverbe d'intensité constituant une amélioration, un progrès ou négatif
de quelque chose de perdu.
Voyages métaphysiques
La métaphysique est une recherche
rationnelle de la connaissance, une spéculation sur les idées,
la vérité, Dieu, généralement très
abstraite.
La chronologie des Illuminations
1872
En juillet Rimbaud et Verlaine partent pour la Belgique et l'Angleterre, l'adolescent revient à Charleroi et a probablement commencé à composer "Illuminations"
1873
Rimbaud retourne à Londres au chevet de Verlaine, malade, le 10 juillet Verlaine tire sur Rimbaud. Fin d'une saison en Enfer
1874
Rimbaud part en Angleterre avec Germain Nouveau, il y compose la majorité des Illuminations
1875
Dernière entrevue de Rimbaud et Verlaine à Stuttgart, Rimbaud remet à Verlaine le manuscrit des Illuminations.
Tous les poèmes des "Illuminations"
Liste des textes du recueil « Illuminations »
Après le déluge
Enfance I, II, III, IV, V
Conte
Parade
Antique
Being Beauteous
Ô la face cendrée
Vies I, II, III
Départ
Royauté
A une raison
Matinée d'ivresse
Phrases
Ouvriers
Les ponts
Ville (Je suis un éphémère)
Ornières
Villes I
Vagabonds
Villes II
Veillées I, II, III
Mystique
Aube
Fleurs
Nocturne vulgaire
Marine
Fête d'hiver
Angoisse
Métropolitain
Barbare
Solde
Fairy
Jeunesse I Dimanche
Jeunesse II Sonnet
Jeunesse III Vingt ans
Jeunesse IV
Guerre
Promontoire
Scènes
Soir historique
Bottom
H
Mouvement
Dévotion
Démocratie
Génie
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