Barbare (Illuminations) de Rimbaud expliqué
28/10/2015
Rimbaud expliqué
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RIMBAUD : Barbare (Illuminations 1873)



Le Chaos
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"Barbare" est le 31ème sur 44 poèmes des "Illuminations. Il est précédé de "Métropolitain" et suivi de" Fairy"

Barbare

Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)

Remis des vieilles fanfares d'héroïsme - qui nous attaquent encore le cœur et la tête, - loin des anciens assassins -

Oh ! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n'existent pas.)

Douceurs !

Les brasiers, pleuvant aux rafales de givre, - Douceurs ! - les feux à la pluie du vent de diamants jetée par le cœur terrestre éternellement carbonisé pour nous. - O monde ! -

(Loin de vieilles retraites et des vieilles flammes qu'on entend, qu'on sent,)

Les brasiers et les écumes. La musique, virement des gouffres et chocs des glaçons aux astres.

O douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, - ô douceurs ! - et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques...

Le pavillon...

Note Gallimard : On a trouvé à cze poème des sources dans un texte en prose publié dans L'artiste en 1873 (A. Fongaro), dans Moby Dick de Melville (M. Davies) et l'on a opéré un rapprochement avec "Le meuble", dans Le coffret de santal de Ch. Cros (F. d'Eaubonne). Le rythme, l'utilisation de refrains pourrait faire penser que Rimbaud subit, en effet, des influences formelles. En tout cas, le poème se situe, d'emblée, au-delà d'une certaine expérience à laquelle on a renoncé ; il exprime la lutte barbare et toujours recommencée entre les contraires, mais aussi leur intime union : choses, éléments, êtres (à cet égard, il n'est pas impossible que la dernière strophe ait un sens érotique).

Bibliographie
Livre de poche 9636
Rimbaud, une saison en enfer, Illuminations
Poème p.131
Explications p.213
G.F. Rimbaud Illuminations
Poème p.93
Explications p.168
Profil Bac Hatier 246
Une saison en enfer, Illuminations de Pierre Brunel/Anne-Gaëlle Robineau-Weber/Matthieu Letourneux agrégés de lettres, avec 6 poèmes expliqués dont "Barbare" en partie repris ici.

Plan
Introduction
1-Un nouveau monde surgit du chaos
2-Un maelström d'images et de sons
3-Un vertige de sens
4-Une métaphore de la poésie nouvelle
Conclusion
Une poésie en suspens

Introduction
"Barbare" est un poème en prose qui comporte un refrain "Le pavillon de viande saignante..(elles n'existent pas)" qui apparaît à deux reprises et une dernière fois sous forme abrégée "le pavillon..." donnant l'apparence d'un poème en ébauche à terminer soi-même. Le poème exprime la lutte barbare et toujours recommencée entre les contraires, mais aussi l'intime union des choses, des éléments, et des êtres. Rimbaud met en scène une poésie du chaos, où s'affrontent les éléments dans un paysage ravagé, chaotique. Mais c'est de cet univers perturbé que doit naître une poésie originale, "barbare" parce qu'elle s'inspire et tire sa force de la puissance créatrice du désordre lui-même.
I-Un monde nouveau surgit du Chaos
"Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays" qui débute le poème nous renvoie à la création du Monde, un chaos, un cataclysme. Nous sommes revenus bien après au "pavillon en viande saignante", pavillon de navire couleur sang, pavillon révolutionnaire. A la violence des événements de ce chaos initial, avec des températures extrêmes succède la douceur d'un bateau ivre qui dérive sur une mer calme et douce comme la soie avec des températures très froides, polaires. Tout cela, sauf le pavillon est imaginaire nous précise Rimbaud, ces mers calmes et ces fleurs n'existent pas. A la barbarie primitive a succédé une autre barbarie, c'est un roulement sans fin, sans aucun ancrage temporel ou spatial possible. Notre pavillon de viande rouge, notre bateau ivre est une sorte d'arche à la dérive affrontant des rafales de givre qui pleuvent de brasiers ou des rafales de diamants qui pleuvent du cœur terrestre refroidi. La mer s'agite, écume. Il y a dans le poème une démesure du temps,et de l'espace qui donne l'impression d'un chaos illimité et éternellement recommencé, bien traduit par l'allitération en "r".
II-Un maelström d'images et de sons
Rimbaud veut recréer par les mots un nouveau monde, reproduire le chaos initial, il fait œuvre de destruction violente par le feu. Ce maelström d'image et de sons est un tourbillon de mots de sens contraires qui s'affrontent, les "brasiers", les " feux", les "volcans" s'opposent aux "rafales de givre", aux "glaçons", aux "grottes arctiques" autant d'éléments antithétiques, systématiquement associés. Ces contraires qui s'opposent, c'est un combat de forces opposées qui se domptent, le feu et le froid s'affrontent violemment au fil du texte. A ce tourbillon d'images s'ajoute un tourbillon sonore, une musique de douceurs avec le choc des glaçons aux astres comme autant de notes d'une mélodie. Une nouvelle harmonie est-elle en marche après ce chaos ou le chaos est-il continu ? Cet effet de tourbillon est encore accru par la multiplication des parenthèses, des incises, des exclamations, des phrases nominales, qui entraînent la phrase et tout le poème dans une sorte de vertige.
III-Un vertige de sens
N'ayant pas de repères réels car les images ne renvoient à aucune réalité connue ou même possible, on est pris dans une sorte de vertige. Le plus spectaculaire et aussi le plus séduisant dans les illuminations est cette débandade d'énergie et le dégagement rêvé d'utopies. Rimbaud nous entraîne toujours dans un quasi-monde dont les dimensions spatiales et temporelles sont insituables. Une lecture réaliste de "brasiers, pleuvant aux rafales de givre" n'a aucun sens dans le langage commun, les images n'existent que par les mots. Ces "fleurs arctiques", alliance improbable d'une beauté fragile et de la stérilité polaire, ne sont-elles pas la métaphore d'une création pure et extrême, qui se nourrit du néant ? En cela, le poème porte bien son titre "barbare", car refusant de donner au langage une signification évidente, "barbare" reprend son sens premier, B-A-BA-RE, une onomatopée qui désignait, dans la Grèce antique, le langage incompréhensible de l'étranger.
IV-Une métaphore de la poésie nouvelle
Rimbaud place son texte "loin des vieilles retraites et des vieilles flammes", loin des conformismes, et le dit "remis des vieilles fanfares d'héroïsme", du lyrisme classique ou du romantisme à la mode, de l'homme au centre de tout. A la musique clinquante et vulgaire des "vieilles fanfares", il préfère le "virement des gouffres", une musique primitive et barbare. Mais Rimbaud place également son texte "loin des anciens assassins", ces assassins apparus dans le dernier vers de "Matinée d'ivresse", " Voici venu le temps des assassins" évoquant également une "fanfare atroce où je ne trébuche point". La nouvelle poésie impose la disparition, la révocation, dans cet élan, de ses propres discours passés qui n'ont pas complètement disparu car "on [les] entend, [les] sent" encore, elles "nous attaquent encore le cœur et la tête". Le passé n'est pas encore mort, c'est encore une entrave pour le monde à venir, Rimbaud est au milieu du gué rappelant ces épopées barbares de civilisations qui s'effondrent alors que simultanément d'autres surgissent. Le poème reproduit la tension entre l'ancienne poésie qu'on refuse et qu'on cherche à détruire radicalement voire barbarement et la nouvelle poésie, le vertige de sens, la "nouvelle harmonie" toute en douceur de cette poésie naissante. Chaque agression des formes anciennes est l'occasion de tenter de nouvelles expériences sur le langage. Rimbaud invente sa poésie au fur et à mesure, la syntaxe, la ponctuation, il met une virgule en fin de parenthèse (.../..on sent,), des tirets, des silences un peut partout, "O Monde ! -"
Certaines phrases ont une construction difficile à saisir, une syntaxe désarticulée. Le système retenu est moderne, plus souple, le paragraphe remplace la strophe, quatrain ou tercet, la phrase remplace le vers. Rimbaud reprend quelques règles de la versification, les majuscules en début de paragraphe, autant d'échos à l'ancien système de versification. Il reprend également le refrain, facilement mémorisable, utilisé dans les premières poésies chantées. Rimbaud reprend la musicalité Verlainienne de sons qui se répètent, les assonances en "an" dans le refrain, donnant à cette musique une sorte de caractère incantatoire. On assiste à la création de son poème par des associations d'images et de sonorités associées à des mots qui nous les renvoient. Arctique nous renvoi à un monde de silence, d'harmonie, de pureté. Le son "r", son de roulement en écho dans le titre "barbare", et tout au long du poème dans "jour, mers, arctique, fanfares, cœur, brasiers..."renvoie à un mouvement étourdissant de volcan en fusion. Nous sommes désormais dans un monde primitif ou les mots s'expriment par des gestes figurant des images et des sons. Ce sont les dialogues de "la guerre du feu".
La poésie moderne ne sera que révolutionnaire, une révolution de plus dirons-nous, ce sera une barbarie, Rimbaud qui en brandit l'étendard qui a la couleur du sang, ce n'est pas un drapeau noir comme dans " Métropolitain" », celui-ci porte en lui, à travers les images du sang, les valeurs de destruction, qui sont au cœur du poème, et celles de la création poétique. Pour justifier la révolte, au " sang" répond la "soie", aux images de violence succède des images de douceurs, de richesse. Le feu et la glace sont individuellement des forces destructrices qui deviennent fécondes lorsqu'elles sont rassemblées, ce sont des fleurs arctiques, des pluies de diamants. C'est en effet du chaos que doit surgir la nouvelle poésie et en tirer sa puissance, elle nécessite le concours des forces primitives, l'air, la terre, l'eau, le feu et la glace, car ces éléments demandent à être combinés pour composer un univers nouveau, comme les premières traces d'un monde neuf se faisaient jour dans "Après le Déluge", poème qui débute les "Illuminations". Cette genèse prend corps à la fin du poème sous les traits d'une "voix féminine" surgissant du " fond des volcans et des grottes arctiques". On assiste dans la progression du poème à la confection d'une sorte d'ébauche, de quelque chose qui prend forme au fil du poème, un quasi-monde dans lequel quelque chose apparaît, des "formes", puis des "chevelures", des " yeux" et enfin cette "voix féminine" qui rappelle cette autre figure de création qu'est " la Reine, la Sorcière" d' "Après le Déluge"».
Conclusion
"Barbare" est un poème en suspens, il se termine par des points de suspension. C'est une poésie de mouvement, d'affrontement parfois violent. Mais Rimbaud refuse de l'ériger en vérité éternelle, en nouvel académisme, à cette poésie en succédera d'autres et lorsque enfin le sens paraît s'établir, Rimbaud préfère laisser son poème en suspens.

Vocabulaire
Le pavillon en viande saignante

Drapeau de couleur sang mais peut avoir le sens de construction de Pavillon des viandes, l'un des 8 pavillons des Halles, construit par Baltard en 1853.
Démiurge
Ordonnateur du Cosmos, différent de Dieu, créateur du monde.
Maelström
Courant au large des cotes de Norvège qui au moment des marées, crée un tourbillon.
Brasier
Feu très vif, violent incendie
Rafale
Coup de vent violent et soudain, qui dure peu, brusque augmentation de la vitesse du vent.
Fanfare
Air généralement vif et entraînant exécutés par des instruments en cuivre
Arctique
Ensemble des mers du cercle polaire recouverte de banquise étymologiquement pays des ours alors que l'antarctique est celui où il n'y en a pas.
Gouffres
Dépression naturelle très profonde aux parois abruptes
Écume
Mousse blanchâtre se formant à la surface d'un liquide agité, chauffé ou en fermentation.

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