27/12/2015
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RIMBAUD : Vénus anadyomène (27/07/1870)

Commentaire élaboré par Corinne Durand Degranges et Alain Bardel.

Le sonnet « Vénus Anadyomène », écrit par Rimbaud en 1870, peut être considéré comme un exercice de parodie. La parodie consiste dans l’imitation satirique d’un texte ou d’une image, qui les détourne de leurs intentions initiales afin de produire un effet comique.  Tel est bien le principe suivi par Rimbaud dans ce poème. Comme l’indique le titre, il prend pour thème le mythe antique de la naissance d’Aphrodite (Vénus Anadyomène signifie « Vénus née des flots »), récit universellement connu par ses expressions littéraires et picturales. Mais, en opposition avec ce modèle traditionnel, il se donne pour objectif de produire une image dégradante du corps féminin. Nous montrerons comment Rimbaud arrive à ses fins en étudiant successivement les aspects dépréciatifs de la description et les effets parodiques tirés de son organisation.
Sans que ce soit jamais clairement dit, de nombreux aspects de la description évoquent la vieillesse. La « vieille baignoire » (v.3) où se lave ce qui semble être une prostituée entre-aperçue par le narrateur est comparée à  un « cercueil vert en fer blanc » (v.1). Le participe « ravaudés » (v.4) évoque des travaux de maquillage médiocrement réalisés (« assez mal ravaudés »). Le verbe « ravauder » désigne normalement le raccommodage de vêtements usés : les « déficits », c’est à dire ici les imperfections physiques, doivent donc semble-t-il être imputés à l’usure des ans plus qu’à une disgrâce naturelle. L’expression « fortement pommadés » (v.2) appliquée aux cheveux de la baigneuse est à rapprocher du détail précédent : elle suggère les soins de beauté maladroits et incapables de dissimuler les dégradations physiques de l’âge. On constate donc ici une première inversion de la représentation mythique : à l’image traditionnelle de Vénus qui est celle de la jeunesse A.R. oppose le portrait d’une vieille femme au corps décrépit.
Les indications de la lourdeur de ce corps féminin sont nombreuses : « col gras et gris » (à noter la façon dont l’allitération en /gr/ renforce l’idée de grosseur) ; « rondeurs des reins » (avec cette fois une allitération en /r/ produisant le même effet) ; les vers 8 et 9 évoquent avec une précision clinique l’effet disgracieux de la cellulite : « la graisse sous la peau paraît en feuilles plates », « l’échine est un peu rouge ». L’adjectif « large » apparaît à deux reprises : « larges omoplates » (v.5), « large croupe » (v.13) et entre en résonance avec l’adjectif « court » : « le dos court » (v.6) pour dessiner un corps aux formes ramassées, inélégantes. A la Vénus traditionnelle qui incarne la beauté et la grâce naturelle du corps féminin, Rimbaud oppose le spectacle de la laideur.
Le dégoût ressenti par le poète face à ce corps s’exprime de multiples façons. Le vocabulaire des sens est mobilisé pour décrire cette répulsion : on notera l’expression curieusement synesthésique (superposition de l’olfactif et du gustatif) pour évoquer l’odeur désagréable de ce corps : « le tout sent un goût horrible » (v.9-10).  Sur le plan de la vue, le texte note « des singularités qu’il faut voir à la loupe » (v.11). Il suggère par là des laideurs de détail qui méritent que l’on s’approche pour les observer, tant elles sont « singulières », c’est à dire rares, originales. Cette considération flatteuse est bien évidemment l’expression ironique, par antiphrase, du dégoût ressenti par le spectateur devant les difformités qu’il observe. Deux formules hyperboliques de construction semblable (adj + adv en « ment ») : « horrible étrangement » (v.10), « belle hideusement » (v.14) sont destinées à présenter la baigneuse comme un modèle superlatif de laideur. « Horrible » et « hideux » sont des superlatifs de « laid ». La seconde de ces expressions, par son caractère d’oxymore, suggère en outre que la laideur, portée à un tel degré d’absolu, confine à la beauté. L’adverbe « étrangement » indique lui aussi une laideur (une « horreur ») sortant de l’ordinaire, quasi surnaturelle. Le lexique de l’animalité « croupe » (v.13), « échine » (v.9), ajoute le mépris au dégoût. Il en est de même des adjectifs « lente et bête » (v.3), qui associent à la laideur une idée de déficience intellectuelle. Quant à la chute du poème, elle insiste sur l’impudicité de cette nudité par l’utilisation du verbe « tendre ». Il semble que le corps exhibe son infirmité, son « ulcère » (v.14), la tende vers le spectateur-voyeur qui la contemple. La désignation crue de la partie du corps concernée et les associations qu’elle autorise (prostitution, sodomie) ajoute à cette impudicité. Ces impressions d’impudicité et de dégoût ressenties devant la nudité nous amènent au delà de la simple idée de laideur. Elles s’opposent frontalement à l’image traditionnelle de Vénus Anadyomène dont les représentations soulignent l’innocente candeur. Qu’on se rappelle seulement le chaste geste de la Vénus de Botticelli couvrant son pubis de sa chevelure, une main sur sa poitrine, tandis qu’une des Heures (déesses incarnant les saisons dans la mythologie antique) approche d’elle un vêtement destiné à masquer sa nudité.
Mais la volonté parodique ne se décèle pas seulement dans les choix lexicaux. On la trouve à l’œuvre tout autant dans la composition et la versification du poème, utilisées par Rimbaud pour imiter de façon burlesque le mouvement de la déesse sortant de l’eau.
Le poème de Rimbaud est un sonnet légèrement irrégulier. On reconnaît le sonnet à sa composition classique : deux quatrains suivis de deux tercets. Il est composé en alexandrins, selon la tradition. Mais Rimbaud ne suit pas la règle voulant que les rimes soient embrassées dans les quatrains (ce n’est le cas ici que dans le second : omoplates / ressort / essor / plates) et que le système de rimes soit le même dans les deux quatrains (ce n’est pas le cas ici : /ète/-/dés/ dans le 1° ; /plates/-/sor/ dans le 2°). Les tercets, par contre, suivent l’usage le plus académique du sonnet à la française : ccd ede. Malgré ces libertés, on notera quand même une évidente intention parodique dans le choix pour traiter un tel sujet d’une forme poétique considérée comme la plus exigeante et raffinée de la poésie française, celle-la même qui fut utilisée par la poésie amoureuse de la Renaissance pour célébrer la femme et l’Amour.
Un des principes classiques du sonnet consiste à ménager une progression culminant dans la « chute » du dernier vers. Rimbaud lui-même a de multiples fois utilisé cette possibilité expressive, intéressante par l’effet de suspens qu’elle autorise. Par exemple dans son sonnet le plus célèbre : Le Dormeur du val. Son poème Vénus Anadyomène est construit avec un même raffinement.

La description du corps de la femme est organisée selon un mouvement ascendant qui s’inscrit exactement dans le moule du sonnet et culmine dans le deuxième tercet. Le premier quatrain est consacré à la tête, qui seule « émerge » (v.3) de la baignoire. Ce verbe « émerger » indique un mouvement vers le haut qui va se prolonger dans le second quatrain. On notera tout de suite le caractère parodique de ce début : la baignoire est une version dégradée de la conque d’où « émerge » Aphrodite dans le tableau de Botticelli et le mouvement ascendant est bien celui de Vénus sortant des eaux et gagnant progressivement le rivage.

Le second quatrain nous laisse voir d’abord le cou, puis le dos, puis les reins. De nouveaux verbes de mouvement accompagnent cette progression : les omoplates « saillent », le dos « rentre et ressort » (en se lavant, la baigneuse effectue probablement des mouvements alternés d’extraction et d’immersion) , les reins « semblent prendre leur essor ». L’anaphore de « Puis » aux vers  5 et 7 crée aussi une impression dynamique.

Le premier tercet et le premier vers du second  interrompent l’ascension du corps. Mais le mouvement se prolonge en quelque sorte vers l’avant. Le lecteur est invité – par un effet de grossissement optique – à regarder « à la loupe » certains détails curieux dont nous avons parlé et notamment cette inscription gravée sur les reins (peut-être un tatouage s’il faut absolument donner ici une interprétation réaliste) : Clara Venus (la célèbre Vénus). Nous avons là un premier sommet du poème, au sens où le trait est inattendu et constitue en quelque sorte une explication, une justification du titre. Si le texte s’était arrêté là, il aurait déjà eu, avec cette inscription latine, une fin surprenante et suggestive, condensée dans une formule brève, ce qu’on appelle une « chute ».

Mais le mouvement ascendant reprend et laisse encore voir sous les reins la partie la plus infamante de cette anatomie. Et il faut attendre la fin de la phrase pour découvrir un mot imprononçable, qui n’en fournit pas moins le fin mot du poème.

Ainsi, les différentes parties du corps de la femme défilent de haut en bas, comme dans ce genre poétique issu du moyen âge qu’on appelle le « blason ». Mais ici, c’est un blason parodique, un « contre-blason ». Rimbaud met à profit la forme du sonnet pour organiser le dévoilement progressif du corps de sa Vénus, et créer un effet d’attente jusqu’à la révélation du dernier vers.

L’observation « à la loupe » du poème révèle les effets de retardement et de mise en relief obtenus par Rimbaud en jouant sur les enjambements. Ainsi, dès le vers 1, le groupe « une tête » est isolé en fin de vers par un contre-rejet. Le contre-rejet exhibe cette tête et la détache de son corps aussi sûrement que le fait pour le regard le flanc de la baignoire. Quant au verbe qui doit nous indiquer que cette tête « émerge », nous devrons l’attendre encore longtemps, postposé qu’il est après deux groupes compléments, et mis en relief par son « rejet » après la césure : « D’une vieille baignoire / émerge, … ». Au vers 5, le rejet est utilisé pour faire mieux saillir les omoplates en reportant sur le vers suivant la proposition relative (« qui saillent »). Au vers 9, l’enjambement coupe la phrase juste devant l’adjectif « horrible » qui se trouve ainsi mis en attente. Au vers 10, la phrase s’arrête inopinément après l’expression « on remarque surtout ». Quoi ? Le vers 11 ne nous l’apprendra que très vaguement : « des singularités qu’il faut voir à la loupe … ». Et l’on remarquera que ce vers 11 se termine par des points de suspension, signe que l’essentiel est encore à venir. Par ces effets de versification, le lecteur est placé dans la position du voyeur qu’un metteur en scène pervers mène à sa guise, excitant sa curiosité et différant sans cesse le moment de la satisfaire.

Rimbaud utilise donc dans ce poème le cadre poétique traditionnel du sonnet pour se livrer à une féroce caricature. Il s’agit d’un portrait au vocabulaire lourdement dépréciatif. La composition et la versification du poème orchestrent le dévoilement progressif d’un corps de femme, motif qui peut rappeler celui de la déesse émergeant des flots, mais qui en constitue surtout le reflet inversé, obscène et grotesque. Quelques mois avant d’écrire ce texte, il s’était adonné avec Soleil et Chair à l’exercice contraire : un éloge classique d’Aphrodite, très proche de l’image d’Epinal ressassée par les peintres pompiers du XIX° siècle et par les poètes parnassiens. Ici, il s’amuse à subvertir les codes. Ou bien faut-il prendre ce poème davantage au sérieux, y découvrir un accès de misogynie consécutif à quelque déboire amoureux dans le genre de celui que raconte Rimbaud dans Les réparties de Nina ? En tous cas, l’exercice est réussi, la provocation fait mouche, ce lyrisme de la laideur peut choquer – c’est son but - mais il ne laisse pas indifférent.

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