10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Ophélie (1870)


Ophelia de Millais


Tableau : Ophélia, de l'anglais John Everett Millais, 1852
Huile sur toile, 76,2 x 111,8 cm
Tate Gallery, Londres

Ophélie

I Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles ...
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II
O pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emportée !
- C'est que les vents tombant des grands monts de Norvège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

C'est qu'un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;
Que ton cœurécoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

C'est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux ;
C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l'Infini terrible effara ton œil bleu !

III


- Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Commentaire rédigé
Le thème Shakespearien
Ophélie reprend le thème shakespearien de l'héroïne d'Hamlet, Ophélie, femme délaissée amoureuse d'un prince qui devient folle et se noie de désespoir. Le poème est composés de neuf quatrains d'alexandrins à rimes croisées avec une numérotation de trois chapitres inégaux, deux égaux de quatre quatrains chacun et le dernier d'un seul quatrain comme un refrain isolé. Cette forme donne au poème une allure de complainte. Le nom anglais d'Ophélie "Ophélia" repris par Rimbaud confirme l'identité du thème. Le manuscrit daté du 15 mai 1870 est joint à la lettre que Rimbaud envoya quelques 10 jours plus tard au poète Parnassien Banville. Dans Hamlet, l’héroïne de Shakespeare est amoureuse du prince, mais incapable de comprendre sa folle quête de la vérité, finit par sombrer dans la folie, quand elle se croit abandonnée de son amant, et par se noyer de désespoir.

Un tableau "préraphaélite"
Le premier groupe de quatrains fait penser à la toile de 1852 du peintre anglais, John Everett Millais un "préraphaélite" montrant le corps d’Ophélie, paumes et regards tournés vers le ciel, dérivant au fil de l’eau, le long de rives en fleurs. On retrouve la tradition picturale de la Renaissance florentine d’avant Raphaël, le goût de la nature, des sujets religieux, caractéristiques de l’école préraphaélite anglaise. Rimbaud brosse avec les couleurs un véritable tableau, joue sur le contraste du noir "l’onde calme et noire" et du blanc "fantôme blanc", adjectifs de couleur repris trois vers plus loin mais inversés. Comme dans le tableau du peintre anglais, Ophélie semble toujours vivante, avec les yeux ouverts. Morte transfigurée Ophélie apparaît ici comme une figure diaphane, une femme enfant, fille fleur, vierge sainte dans des voiles comparée à "un grand lys", la fleur virginale et mariale. L’horizontalité est dominante dans le tableau et donne une impression de paix, de sérénité, de lent glissement sur l'eau. Le poète joue sur les nombreuses allitérations en "l", consonne liquide pour rendre compte de la scène, le mot hallali avec ses trois l apparaît comme un point d'orgue à cette dérive fluviale. La nature comme dans une sorte d'harmonie universelle participe à la compassion, les lignes verticales des saules ou des aulnes se courbent devant le corps ou éprouvent des sentiments, les saules pleurent, les nénuphars soupirent. Les arbres, la végétation, les floraisons chères aux parnassiens envahissent le tableau préraphaélite, composant un chatoyant décor autour de la figure centrale. Que Rimbaud l’ait vu ou non, ou l’ait en tête, on apprécie cette "correspondance" entre l’art poétique et l’art pictural chère à Baudelaire.

L'harmonie universelle
La musicalité savante des vers rimbaldiens, frissons, soupirs, ne pouvait que séduire le parnassien Banville, à qui ces vers sont adressés ou, plus tard, les symbolistes, avec Mallarmé épris de ces subtiles arabesques sonores. La complainte musicale commence avec les « hallalis» sons de cors avant la mise à mort de l'animal, les frissons des saules, le froissement des nénuphars, les plaintes de l'arbre, les soupirs des nuits. Le premier groupe de quatrains est une chanson triste, une plainte, un soupir, une berceuse funèbre et mélancolique. L’apprenti poète qui use ici de l'alexandrin classique et de son harmonie éprouvée joue dans un registre classique en multipliant les diérèses traditionnelles, mystérieux, Ophélia, visions, les assonances "an", "eu" et les rimes intérieures blanc/an/romances, les anaphores "voici plus de mille ans", les répétitions, sein, mille ans, blanc, noir. Les audaces ou dissonances sont imperceptibles et rares : deux rejets "brisait ton sein", "comme un grand lys". On remarque quatre pauses fortes, suspensions dramatiques ou silences musicaux que l'on trouvait déjà chez Hugo ou Baudelaire.

La recherche rimbaldienne
L’exercice de style pour brillant qu'il est n'est que factice et pur artifice pour donner à Rimbaud l'occasion de traduire son âme, celle du futur auteur du "Bateau ivre" et des "Illuminations" propre à tous les élans, à toutes les dérives. C'est ici qu'apparaît toute l'importance des tirets. Dans les vers détachés par les tirets, on finit par comprendre que le poète parle de lui. Rimbaud compare sa situation à celle d'Ophélie et juge son aventure poétique comme un drame existentiel, une quête aussi tragique que celle d’Ophélie et d’Hamlet. C’est le deuxième groupe de quatrains qui fait de l'héroïne Shakespearienne le double mythique du poète révolté. L’identification de Rimbaud à Ophélie est suggérée par le biais de l'apostrophe "ô pale Ophélia", par le tutoiement "tu mourus". La femme fleur du tableau apparaît comme une sœur jumelle semblable aux "poètes de sept ans". Ophélie dans sa quête d'amour et de liberté est devenue folle. Ophélie est comme lui une captive. Mais L'aliénation ne va pas sans "délires" (Une saison en enfer) ni "vertiges" ni "visions" ou "hallucinations", puisqu’elle est désir, nostalgie d'un ailleurs, révolte, évasion et libération "âpre liberté", fusion ou communion avec le mystère du monde. La noyade d’Ophélie est la dramatique métaphore de l'odyssée poétique à venir, celle du Bateau ivre, que parait annoncer le vers "c'est que la voix des mers folles, immense râle". Les images, les mots diffèrent singulièrement du premier au second groupe de quatrains : au tableau presque serein du début succède une scène de bruit et de fureur. Au lieu de flotter lentement au fil de l’eau, la "pâle Ophélia" est "par un fleuve emportée", sa chevelure tordue par les vents comme dans une sorte de "maelström" tragique mot qui sera employé dans le "Bateau ivre". Les sonorités sont plus âpres faisant appel aux dentales, "t'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté".

Vision et folie en poésie
La quête poétique débouche à la fin sur la parole étranglée, sur un ultime et définitif silence, celui de l’enfant noyé, celui du "pauvre fou", celui du poète, victime de son "rêve". Dans les Illuminations on retrouvera l'incessante obsession d’unir le feu et la glace ; la neige fondue qui traduit l'œuvreéphémère anticipe l’échec irrémédiable de l’entreprise rimbaldienne, incapable de "changer la vie" et de renaîtreà un monde différent. La triste Ophélie ne peut que dériver sur le fleuve de la folie.

Conclusion
Poème d'apprentissage fidèle au Parnasse dont il reprend les expressions de Banville, il est inspiré par le drame d'Hamlet dont il reprend l'image d'Ophélie qui couronnée de fleurs décide de mourir en se noyant. A travers le charme de ce mythe shakespearien on voit poindre le Rimbaud d'une "Saison en enfer" et des "illuminations" qui parviendra à créer une nouvelle langue poétique.

Vocabulaire
Ophélie
L'histoire d'Ophélie.
Dans la tragédie Hamlet de Shakespeare, Ophélie est amoureuse d'Hamlet, qui simule la démence pour venger son père. Ophélie, délaissée devient folle et se noie.
Hallali (de hara, par ici)
Cri des chasseurs ou sonnerie de trompe annonçant que le cerf est aux abois, réduit à faire face aux chiens qui aboient et par similitude "être aux abois" c'est être dans une situation désespérée.
Le Parnasse
C'est une colline où siégeait Apollon et les muses. Les parnassiens puisent leur inspiration et leurs principes esthétiques dans la Grèce ancienne et la Renaissance. Ils s'opposent aux romantiques en refusant l'engagement politique et social.
Rimbaud et Banville
Rimbaud envoya ses premiers textes à Banville. "Je serai Parnassien" s'exclame-t-il alors


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