10/04/2017
Rimbaud expliqué

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RIMBAUD : Génie (Illuminations 1873)



Dessin de Sophie Diet

Génie

Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie...
Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa promesse sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré ! »
Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce pêché : car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers !
Son corps ! le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô lui et nous ! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

Remerciements à Yves Bonnefoy un très grand poète pour son étude de Génie dans son ouvrage "Rimbaud" publié au Seuil 8€ à La FNAC, pages 144 à 148 et au site
http://psychasoc.com qui m'ont beaucoup aidé dans cette analyse.

Plan
Introduction
1-Un Génie d'éternité et d'amour universel
2-Un hymne à la liberté
3-Une description précise
Conclusion
La souffrance des hommes deviendra un chant clair

Introduction
Génie sans article est le dernier texte des illuminations dans lequel Rimbaud fait une sorte d'hymne à l'arrivée d'un personnage imaginaire féerique, à qui sait le héler et le voir comme jadis Socrate dans ses extases conversait avec son bon génie, le Daïmon, sorte de médiateur entre lui et les dieux. C'est donc bien une vision, une apparition mais une vision d'un absolu. Les génies sont déjà apparus dans deux précédents poèmes, "Les sœurs de charité" de Poésies et "Conte" d'Illuminations. Génie est un personnage imaginaire fortement imprégné de culture grecque, un symbole d'harmonie, de beauté qui concentre toutes les ambitions et les prétentions de Rimbaud. Ayant eu le privilège de l'apercevoir, il veut comme Zola écrire l'évangile des temps nouveaux. Génie est un texte non daté retrouvé en 1895
I-Un Génie d' éternité et d'amour universel
"Il est l'affection", il, c'est le bon génie, la bonne conscience qui vous prend en affection, s'attache à vous, fait partie de vous, vous donne les bons conseils et vous faire prendre les bonnes décisions. C'est un bon génie qui vous arrache à l'étau de la famille, à l'ennui du village, à la rigueur et à la monotonie de la vie terrestre, aux travaux des champs de l'été, il ouvre la maison. Génie vous aime et vous incite à l'action, au mouvement, à la mutation, à la découverte du monde des villes, des lieux fuyants comme ceux qu'on observe depuis un train, aux délices des haltes dans les auberges. Un souffle hivernal vous emporte loin des ennuis et font surgir une surenchère d'images, autant d'extases visuelles, d'ivresse de liberté que même la nourriture à un goût différent, comme purifié en comparaison de la fadeur de la soupe familiale habituelle. Il est l'affection, un sentiment d'attachement, il a su se substituer à l'affection que notre jeune poète n'a pas connue, un père qui quitte le foyer à ses 6 ans, une mère autoritaire et froide comme un hiver écumeux. Le bon génie brise les cloisons, enfonce les portes de son souffle puissant, ouvre la voie à la satisfaction des désirs, aux aspirations, aux élans. Mais génie s'apparente aussi au paroxysme extatique, un état rapide, sans conscience de la réalité, sans limites, sans infirmité temporelle, un état divin où l'on veut voyager à loisir dans le temps et l'espace, virtuel, mais espace de liberté totale et de possession immédiate. Génie n'est pas un dieu ou le fils de Dieu de la religion catholique, il est l'intermédiaire entre l'homme et Dieu, en le suivant on accède au sacré, au divin, il vous arrache à l'opacité pour vous restituer le désir, il ne faut pas le retenir trop longtemps sans trop savoir pourquoi, danger ou une multitude de taches à effectuer ? Si Rimbaud emprunte à la religion catholique qu'il égratigne comme toujours, les rédemptions, les péchés, les agenouillages, la descente du ciel, les superstitions, l'adoration, pour lui ce sont des anciens corps, qu'il demande de rejeter, "arrière", pour accéder à l'absolu, à la perfection des formes et de l'action. Rimbaud emprunte une partie de sa démonstration au modèle grec. Génie est amour, la mesure parfaite et réinventée, la raison merveilleuse et imprévue et l'éternité : machines aimées des qualités fatales. Les grecs sont des amoureux du beau, du bien, des figures géométriques et harmonieuses. Le monde est harmonie. C'est en vivant selon sa propre nature que chacun accomplit sa destinée et concourt pour sa part à l'harmonie universelle, le cosmos, idée particulière à la religion des grecs qui a pour conséquence une morale politique et sociale. Mais l'homme est soumis à deux forces opposées, sa volonté, sa force mais aussi sa conscience qui soumet sa volonté, lui montre chez ses semblables une force identique à la sienne, un même droit à respecter. Le génie est donc amour, affection, attachement à son prochain, dépassant le simple respect, le respect des règles, de la morale, c'est un don de soi, un partage total avec les êtres aimés, le contraire de l'orgueil même bienveillant pour vivre en harmonie avec les lois éternelles des dieux qui maintiennent l'ordre du monde par l'équilibre des forces.
2-Un hymne à la liberté
Si pour les grecs anciens, l'homme ne peut vivre seul, s'il est libre dans la cité, il doit respecter des lois, autant d'obligations morales qui bien que consenties par tous et justes n'en sont pas moins aliénantes. Le génie de Rimbaud ne sera donc pas un nouveau dieu qui s'adresserait à l'homme, mais l'homme lui même, avec sa conscience, dans une quête d'absolu, un être réel qui passe de l'aliénation à la liberté, de la loi à la liberté, de l'inertie à l'action, du monde misérable de souffrance dans lequel il vit vers un monde de liberté et lumière " Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux ! Le génie de Rimbaud n'est pas extérieur, il est en chacun de nous, mais encore faut il savoir le reconnaître et le suivre. Le génie de Rimbaud c'est pour chacun, briser ses entraves morales et lui permettre d'accéder à un possible, de virtualités exaltantes pressenties– ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui.
3-Une description précise
Rimbaud nous donne quelques indices pour savoir reconnaître ce Génie qui doit apparaître une nuit d'hiver comme jadis l'enfant Jésus. Il est affection, amour, il voyage rapidement, souffle, a un corps mais plusieurs têtes. Rimbaud rejette l'action de l'église , sa dérive loin du message christique, ses cérémonies, ses agenouillages, son alliance avec le pouvoir. Il rejette la morale de la faute et de la rédemption,"il n'accomplira pas la rédemption des colère de femmes et des gaietés des hommes et de tout péché", et récuse le Dieu punisseur, le pêché, la culpabilité. Son génie poétique est une alternative au Christ avec pour seul mot d'ordre, réinventer l'amour, la charité, amour de Dieu et de son prochain. Génie prendra corps par le "détachement rêvé", un détachement de la réalité par le rêve, puis "le brisement de la glace croisée de violence nouvelle", des mots qui soulignent une révolution, une explosion d'amour entre les êtres. O fécondité de l'esprit et immensité de l'univers ! c'est donc bien par l'esprit qu'on va à Dieu et non par l'action. Dans "L'impossible" Rimbaud parlaient des damnés, qui se reconnaissent, se dégoûtent, et ajoute que la charité leur est inconnue. Charité voilà le mot d'ordre de notre nouvelle religion pour accéder à l'absolu.
Conclusion
Beaucoup de lecteurs placent "Génie" dans la liste des plus beaux poèmes de la littérature française, c'est pourtant un texte qui à première vue parait confus. Mais comme la plupart des textes, il faut les lire et les relire jusqu'à totale imprégnation. Ces formules, lorsqu'elles sont sur le bout de la langue effacent comme par enchantement les prétendues obscurités. Sachons donc regarder ce texte comme annonciateur d'un nouveau monde dans lequel la souffrance des 'hommes ne sera plus un bruit sourd et confus mais un chant clair, un chant que l'on écoute pour mieux soigner et guérir ceux qui souffrent.

Vocabulaire
Charité
Amour de Dieu et du prochain, l'une des 3 vertus théologales.
Rédemption
Rachat du péché et et obtention du salut.
Affection
Sentiment d'attachement pour quelqu'un
Génie
Dans l'antiquité, esprit bon ou mauvais présidant à la destinée de chaque homme ou protégeant certains lieux. C'est aussi un personnage imaginaire, féerique sorte de lutin, de gnome.
Le bon génie des grecs anciens
Les grecs peut-être parce qu'il ne mangeait pas tous à leur faim ont une passion pour les banquets (étymologiquement, banquet est l'action de boire ensemble), ces banquets célèbrent souvent la victoire d'un champion. A la fin du banquet, on boit un peu de vin pour célébrer le bon génie, Agathos Daïmon.
Les génies chez Rimbaud
Dans Les sœurs de Charité (Poésie), 1er quatrain.
Le jeune homme dont l'œil est brillant, la peau brune,..../..Adoré dans la Perse, un Génie inconnu.
Dans Conte (Illuminations)
Un soir il galopait fièrement. Un génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe ! d'un bonheur bonheur indicible, insupportable même ! Le prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent. Mais ce prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le prince était le Génie. Le Génie était le prince.
La musique savante manque à notre désir.
Évangile
4 livres qui regroupe les message du Christ (la bonne nouvelle).
Les 4 évangiles d'Émile Zola
Après les Rougon-Macquart et Trois villes, Rougon écrit trois des 4 volumes de son évangile ayant pour titre Fécondité, Travail, Vérité. Le 4ème volume, Justice est resté à l'état de notes.

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